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Economie

Jeudi 11 mars 2010 4 11 /03 /Mars /2010 11:05

Par L'Equipe d'Hermas
A l'occasion de ces élections, il est utile de prendre du recul sur les éléments de la "crise" économique qui frappe en particulier les sociétés occidentales - dont la nôtre.

Nous remercions ainsi l'un de nos lecteurs - qui se reconnaîtra - de nous avoir communiqué un article de M. Maurice ALLAIS, prix Nobel d'économie, que ce dernier a fait paraître dans la revue Marianne le 5 décembre 2009. Il a récemment été à nouveau publié par le site Contre.info. Un article qui mérite réflexion.


Le point de vue que j’exprime est celui d’un théoricien à la fois libéral et socialiste. Les deux notions sont indissociables dans mon esprit, car leur opposition m’apparaît fausse, artificielle. L’idéal socialiste consiste à s’intéresser à l’équité de la redistribution des richesses, tandis que les libéraux véritables se préoccupent de l’efficacité de la production de cette même richesse. Ils constituent à mes yeux deux aspects complémentaires d’une même doctrine. Et c’est précisément à ce titre de libéral que je m’autorise à critiquer les positions répétées des grandes instances internationales en faveur d’un libre-échangisme appliqué aveuglément.

Le fondement de la crise : l’organisation du commerce mondial

La récente réunion du G20 a de nouveau proclamé sa dénonciation du « protectionnisme » , dénonciation absurde à chaque fois qu’elle se voit exprimée sans nuance, comme cela vient d’être le cas. Nous sommes confrontés à ce que j’ai par le passé nommé « des tabous indiscutés dont les effets pervers se sont multipliés et renforcés au cours des années » (1). Car tout libéraliser, on vient de le vérifier, amène les pires désordres. Inversement, parmi les multiples vérités qui ne sont pas abordées se trouve le fondement réel de l’actuelle crise : l’organisation du commerce mondial, qu’il faut réformer profondément, et prioritairement à l’autre grande réforme également indispensable que sera celle du système bancaire.

Les grands dirigeants de la planète montrent une nouvelle fois leur ignorance de l’économie qui les conduit à confondre deux sortes de protectionnismes : il en existe certains de néfastes, tandis que d’autres sont entièrement justifiés. Dans la première catégorie se trouve le protectionnisme entre pays à salaires comparables, qui n’est pas souhaitable en général. Par contre, le protectionnisme entre pays de niveaux de vie très différents est non seulement justifié, mais absolument nécessaire. C’est en particulier le cas à propos de la Chine, avec laquelle il est fou d’avoir supprimé les protections douanières aux frontières. Mais c’est aussi vrai avec des pays plus proches, y compris au sein même de l’Europe. Il suffit au lecteur de s’interroger sur la manière éventuelle de lutter contre des coûts de fabrication cinq ou dix fois moindres - si ce n’est des écarts plus importants encore - pour constater que la concurrence n’est pas viable dans la grande majorité des cas. Particulièrement face à des concurrents indiens ou surtout chinois qui, outre leur très faible prix de main-d’œuvre, sont extrêmement compétents et entreprenants.

Il faut délocaliser Pascal Lamy !

Mon analyse étant que le chômage actuel est dû à cette libéralisation totale du commerce, la voie prise par le G20 m’apparaît par conséquent nuisible. Elle va se révéler un facteur d’aggravation de la situation sociale. À ce titre, elle constitue une sottise majeure, à partir d’un contresens incroyable. Tout comme le fait d’attribuer la crise de 1929 à des causes protectionnistes constitue un contresens historique. Sa véritable origine se trouvait déjà dans le développement inconsidéré du crédit durant les années qui l’ont précédée. Au contraire, les mesures protectionnistes qui ont été prises, mais après l’arrivée de la crise, ont certainement pu contribuer à mieux la contrôler. Comme je l’ai précédemment indiqué, nous faisons face à une ignorance criminelle. Que le directeur général de l’Organisation mondiale du commerce, Pascal Lamy, ait déclaré : « Aujourd’hui, les leaders du G20 ont clairement indiqué ce qu’ils attendent du cycle de Doha : une conclusion en 2010 » et qu’il ait demandé une accélération de ce processus de libéralisation m’apparaît une méprise monumentale, je la qualifierais même de monstrueuse. Les échanges, contrairement à ce que pense Pascal Lamy, ne doivent pas être considérés comme un objectif en soi, ils ne sont qu’un moyen. Cet homme, qui était en poste à Bruxelles auparavant, commissaire européen au Commerce, ne comprend rien, rien, hélas ! Face à de tels entêtements suicidaires, ma proposition est la suivante : il faut de toute urgence délocaliser Pascal Lamy, un des facteurs majeurs de chômage !

Plus concrètement, les règles à dégager sont d’une simplicité folle : du chômage résulte des délocalisations, elles-mêmes dues aux trop grandes différences de salaires... À partir de ce constat, ce qu’il faut entreprendre en devient tellement évident ! Il est indispensable de rétablir une légitime protection. Depuis plus de dix ans, j’ai proposé de recréer des ensembles régionaux plus homogènes, unissant plusieurs pays lorsque ceux-ci présentent de mêmes conditions de revenus, et de mêmes conditions sociales. Chacune de ces « organisations régionales » serait autorisée à se protéger de manière raisonnable contre les écarts de coûts de production assurant des avantages indus a certains pays concurrents, tout en maintenant simultanément en interne, au sein de sa zone, les conditions d’une saine et réelle concurrence entre ses membres associés.

Un protectionnisme raisonné et raisonnable

Ma position et le système que je préconise ne constitueraient pas une atteinte aux pays en développement. Actuellement, les grandes entreprises les utilisent pour leurs bas coûts, mais elles partiraient si les salaires y augmentaient trop. Ces pays ont intérêt à adopter mon principe et à s’unir à leurs voisins dotés de niveaux de vie semblables, pour développer à leur tour ensemble un marché interne suffisamment vaste pour soutenir leur production, mais suffisamment équilibré aussi pour que la concurrence interne ne repose pas uniquement sur le maintien de salaires bas. Cela pourrait concerner par exemple plusieurs pays de l’est de l’Union européenne, qui ont été intégrés sans réflexion ni délais préalables suffisants, mais aussi ceux d’Afrique ou d’Amérique latine.

L’absence d’une telle protection apportera la destruction de toute l’activité de chaque pays ayant des revenus plus élevés, c’est-à-dire de toutes les industries de l’Europe de l’Ouest et celles des pays développés. Car il est évident qu’avec le point de vue doctrinaire du G20, toute l’industrie française finira par partir à l’extérieur. Il m’apparaît scandaleux que des entreprises ferment des sites rentables en France ou licencient, tandis qu’elles en ouvrent dans les zones à moindres coûts, comme cela a été le cas dans le secteur des pneumatiques pour automobiles, avec les annonces faites depuis le printemps par Continental et par Michelin. Si aucune limite n’est posée, ce qui va arriver peut d’ores et déjà être annoncé aux Français : une augmentation de la destruction d’emplois, une croissance dramatique du chômage non seulement dans l’industrie, mais tout autant dans l’agriculture et les services.

De ce point de vue, il est vrai que je ne fais pas partie des économistes qui emploient le mot « bulle ». Qu’il y ait des mouvements qui se généralisent, j’en suis d’accord, mais ce terme de « bulle » me semble inapproprié pour décrire le chômage qui résulte des délocalisations. En effet, sa progression revêt un caractère permanent et régulier, depuis maintenant plus de trente ans. L’essentiel du chômage que nous subissons -tout au moins du chômage tel qu’il s’est présenté jusqu’en 2008 - résulte précisément de cette libération inconsidérée du commerce à l’échelle mondiale sans se préoccuper des niveaux de vie. Ce qui se produit est donc autre chose qu’une bulle, mais un phénomène de fond, tout comme l’est la libéralisation des échanges, et la position de Pascal Lamy constitue bien une position sur le fond.

Crise et mondialisation sont liées

Les grands dirigeants mondiaux préfèrent, quant à eux, tout ramener à la monnaie, or elle ne représente qu’une partie des causes du problème. Crise et mondialisation : les deux sont liées. Régler seulement le problème monétaire ne suffirait pas, ne réglerait pas le point essentiel qu’est la libéralisation nocive des échanges internationaux, Le gouvernement attribue les conséquences sociales des délocalisations à des causes monétaires, c’est une erreur folle.

Pour ma part, j’ai combattu les délocalisations dans mes dernières publications (2). On connaît donc un peu mon message. Alors que les fondateurs du marché commun européen à six avaient prévu des délais de plusieurs années avant de libéraliser les échanges avec les nouveaux membres accueillis en 1986, nous avons ensuite, ouvert l’Europe sans aucune précaution et sans laisser de protection extérieure face à la concurrence de pays dotés de coûts salariaux si faibles que s’en défendre devenait illusoire. Certains de nos dirigeants, après cela, viennent s’étonner des conséquences !

Si le lecteur voulait bien reprendre mes analyses du chômage, telles que je les ai publiées dans les deux dernières décennies, il constaterait que les événements que nous vivons y ont été non seulement annoncés mais décrits en détail. Pourtant, ils n’ont bénéficié que d’un écho de plus en plus limité dans la grande presse. Ce silence conduit à s’interroger.

Un prix Nobel... téléspectateur

Les commentateurs économiques que je vois s’exprimer régulièrement à la télévision pour analyser les causes de l’actuelle crise sont fréquemment les mêmes qui y venaient auparavant pour analyser la bonne conjoncture avec une parfaite sérénité. Ils n’avaient pas annoncé l’arrivée de la crise, et ils ne proposent pour la plupart d’entre eux rien de sérieux pour en sortir. Mais on les invite encore. Pour ma part, je n’étais pas convié sur les plateaux de télévision quand j’annonçais, et j’écrivais, il y a plus de dix ans, qu’une crise majeure accompagnée d’un chômage incontrôlé allait bientôt se produire, je fais partie de ceux qui n’ont pas été admis à expliquer aux Français ce que sont les origines réelles de la crise alors qu’ils ont été dépossédés de tout pouvoir réel sur leur propre monnaie, au profit des banquiers. Par le passé, j’ai fait transmettre à certaines émissions économiques auxquelles j’assistais en téléspectateur le message que j’étais disposé à venir parler de ce que sont progressivement devenues les banques actuelles, le rôle véritablement dangereux des traders, et pourquoi certaines vérités ne sont pas dites à leur sujet. Aucune réponse, même négative, n’est venue d’aucune chaîne de télévision et ce durant des années.

Cette attitude répétée soulève un problème concernant les grands médias en France : certains experts y sont autorisés et d’autres, interdits. Bien que je sois un expert internationalement reconnu sur les crises économiques, notamment celles de 1929 ou de 1987, ma situation présente peut donc se résumer de la manière suivante : je suis un téléspectateur. Un prix Nobel... téléspectateur, Je me retrouve face à ce qu’affirment les spécialistes régulièrement invités, quant à eux, sur les plateaux de télévision, tels que certains universitaires ou des analystes financiers qui garantissent bien comprendre ce qui se passe et savoir ce qu’il faut faire. Alors qu’en réalité ils ne comprennent rien. Leur situation rejoint celle que j’avais constatée lorsque je m’étais rendu en 1933 aux États-Unis, avec l’objectif d’étudier la crise qui y sévissait, son chômage et ses sans-abri : il y régnait une incompréhension intellectuelle totale. Aujourd’hui également, ces experts se trompent dans leurs explications. Certains se trompent doublement en ignorant leur ignorance, mais d’autres, qui la connaissent et pourtant la dissimulent, trompent ainsi les Français.

Cette ignorance et surtout la volonté de la cacher grâce à certains médias dénotent un pourrissement du débat et de l’intelligence, par le fait d’intérêts particuliers souvent liés à l’argent. Des intérêts qui souhaitent que l’ordre économique actuel, qui fonctionne à leur avantage, perdure tel qu’il est. Parmi eux se trouvent en particulier les multinationales qui sont les principales bénéficiaires, avec les milieux boursiers et bancaires, d’un mécanisme économique qui les enrichit, tandis qu’il appauvrit la majorité de la population française mais aussi mondiale.

Question clé : quelle est la liberté véritable des grands médias ? Je parle de leur liberté par rapport au monde de la finance tout autant qu’aux sphères de la politique.

Deuxième question : qui détient de la sorte le pouvoir de décider qu’un expert est ou non autorisé à exprimer un libre commentaire dans la presse ?

Dernière question : pourquoi les causes de la crise telles qu’elles sont présentées aux Français par ces personnalités invitées sont-elles souvent le signe d’une profonde incompréhension de la réalité économique ? S’agit-il seulement de leur part d’ignorance ? C’est possible pour un certain nombre d’entre eux, mais pas pour tous. Ceux qui détiennent ce pouvoir de décision nous laissent le choix entre écouter des ignorants ou des trompeurs.

(1) L’Europe en crise. Que faire ?, éditions Clément Juglar. Paris, 2005.

(2) Notamment La crise mondiale aujourd’hui, éditions Clément Juglar, 1999, et la Mondialisation, la destruction des emplois et de la croissance : l’évidence empirique, éditions Clément Juglar, 1999.

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Publié dans : Economie - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Mercredi 22 octobre 2008 3 22 /10 /Oct /2008 16:00

Le remarquable site de la radio sur internet Canal académie diffuse (ICI) l'analyse du Professeur Jurgensen sur la crise morale qui a entrainé la crise financière. En voici des extraits.

________

"Nous avons connu au cours du « septembre noir » de 2008 rien moins que : la faillite de Lehman Brothers (600 Mds de $ !) et la reprise en urgence de Merill Lynch, suivies de la reconversion en banques ordinaires des autres grandes banques d’investissement de dimension mondiale, les Goldman Sachs et Morgan Stanley, qui semblaient pourtant intouchables ; l’apport forcé de 85 milliards de $ - somme portée ensuite à 120 milliards $ - au conglomérat AIG défaillant par le contribuable américain ; la disparition ou la mise à l’abri d’autres groupes de pratiquement toutes les « Building societies » britanniques, puis le rachat partiel par l’Etat de trois des plus grandes distributions financières du pays : Royal Bank of Scotland, HBOS et Lloyds ; la mobilisation répétée de l’Etat allemand pour empêcher l’effondrement de Hypo Real Estate, quatrième banque du pays ; le sauvetage-nationalisation de Fortis, l’une des toutes premières banques européennes, suivi de celui de Dexia – tout cela s’accompagnant d’une chute vertigineuse des cours sur toutes les Bourses.

C’est avant tout d’une crise de confiance qu’il s’agit, alimentée par des anticipations irrationnelles, voire de simples rumeurs, et aboutissant à un gel complet du marché monétaire. En effet, plus aucune banque n’acceptait de prêter à un confrère compte tenu de l’incertitude où l’on était sur la présence ou non dans leurs comptes de « produits toxiques » dissimulés.

Dans ces circonstances, tout le monde s’est tourné vers deux acteurs-clés :
- le « prêteur en dernier ressort » du système, c’est-à-dire les Banques centrales (Fed, BCE, Banque d’Angleterre, etc) qui ont le pouvoir de faire tourner sans limite la « planche à billets » ;
- et le garant ultime qu’est l’Etat, puisque lui ne peut pas être mis en faillite – tout au moins lorsqu’il s’agit d’un pays important, membre de surcroît, comme c’est notre cas, de la puissante zone euro. Les Etats ont donc garanti, pêle-mêle, les avoirs des déposants, les emprunts bancaires (jusqu’à 5 ans, dans le plan français), parfois même les emprunts des entreprises, quand ils n’ont pas, comme aux Etats-Unis, entrepris de racheter directement les créances immobilières décotées.

(...)


Chacun comprend ce que signifie un arrêt de la croissance, avec ses conséquences en termes d’augmentation du chômage, de stagnation du pouvoir d’achat, de difficultés pour chacun. Il est donc légitime de se poser la question de la crise morale, qui est le fondement réel de la crise financière que nous avons vécue. Car cette crise financière « systémique » peut en réalité être attribuée non seulement à l’explosion d’une bulle, phase de réajustement classique des cycles d’une économie capitaliste, mais encore davantage au rejet croissant de toute une série de valeurs éthiques. Entendons-nous bien : je ne parle pas ici des valeurs morales chrétiennes ou personnelles, mais des règles et de l’éthique économiques, nécessaires au bon fonctionnement du marché.


1) La première de ces valeurs, qui ont été de plus en plus bafouées, est celle de la transparence. Dans une économie de marché efficace, les acteurs sont libres de leurs décisions, mais doivent être pleinement informés des données qui peuvent déterminer leurs choix. Cette hypothèse de transparence de l’information est l’une des bases même de la théorie économique libérale, qui suppose des acteurs rationnels et éclairés. Or, toute l’évolution récente aboutit à accentuer les situations d’assymétrie d’information, théorisées par des économistes comme Stiglitz, ou Akerlof et Spence, entre ceux qui savent réellement ce qui se passe dans l’entreprise et ceux auxquels une information trop souvent déformée, voire mensongère, est distillée parcimonieusement. C’est vrai bien entendu du grand public, mais aussi des actionnaires, propriétaires théoriques de l’entreprise. Les tentatives pour perfectionner la transparence à leur égard n’ont pas amélioré la situation – qu’il s’agisse de la généralisation de la publication de comptes trimestriels, des engagements de bonnes pratiques et de gouvernance, des mesures, malheureusement souvent trop formelles, mises en place à la suite de la Loi Sarbanes-Oxley aux USA, ou, en matière comptable, de la généralisation de la « fair value », c’est-à-dire de l’évaluation aux valeurs de marché. Les Conseils d’administration eux-mêmes sont souvent mal informés, tenus à l’écart par le management de la connaissance des vrais problèmes de l’entreprise, voire complaisants du fait de leur recrutement au sein d’un cercle étroit où les échanges croisés sont une pratique répandue. Cette situation explique l’opacité complète que l’on reproche aujourd’hui aux « paquets » négociés avec les dirigeants sur leurs rémunérations d’entrée et de départ – « golden hello », « golden good bye », « retraites chapeau », stock options - versées même en cas d’échec, etc. On s’en indigne aujourd’hui, après avoir laissé faire depuis des années… Le manque de transparence sévit aussi quant au contenu même des actifs détenus par les entreprises, notamment dans le secteur financier. On sait qu’une des causes de la crise a été la fragmentation d’actifs potentiellement « toxiques » en de multiples lignes de crédit remixées plusieurs fois pour former, par voie de titrisation, des fonds de créances, et souvent des fonds de fonds de fonds, dont les détenteurs ne connaissent plus du tout la composition (ce que l’on appelle les « sous-jacents »), et ne sont donc plus capables de mesurer les risques. Ajoutons à cela l’absence complète de lisibilité des critères des agences de notation. On s’aperçoit aujourd’hui que les ratings AAA, généreusement accordés par ces agences à des fonds de titrisation, correspondaient en réalité parfois à des activités risquées dont la valeur s’est brusquement effondrée. Les critères utilisés pour obtenir ces notations ont toujours été obscurs et l’on comprend aujourd’hui qu’ils étaient, hélas, souvent biaisés. On peut se demander si, au-delà de l’erreur humaine, une partie des dérapages constatés ne vient pas du fait que les agences de notation sont rémunérées par les clients qu’elles notent, - ce qui, malgré toutes les précautions prises, peut influencer le jugement. D’autre part, malgré, là encore, tous les efforts pour instaurer une « muraille de Chine » entre les différentes activités, ces agences pouvaient-elles raisonnablement participer au montage de titrisation auxquelles elles attribuaient par ailleurs les meilleures notes ? C’est pourtant ce qui s’est souvent fait.


2) Une deuxième valeur, dont l’oubli me paraît être intimement lié à la crise financière, est tout simplement la modération – qu’on pourrait appeler, selon le terme anglo-saxon, « rule of reason ». Modération dans la recherche de rentabilité d’abord. On l’a souvent dit, aucune économie ne peut dégager durablement un rendement réel des activités supérieur à environ 5 % dans le monde occidental, peut-être 10 % en Chine. Or, une course absurde et destructrice à la maximisation du retour sur investissement, a abouti à l’exigence de ROE (return on equity, retours sur fonds propres) au moins égaux à 15 %, quand ce n’était pas 20 à 25 %, voire plus. Ces taux de rendement très élevés ont pu être atteints pendant quelques années par des institutions financières ou même des entreprises, mais au prix d’une prise de risque dont on s’aperçoit aujourd’hui qu’elle était insupportable. D’une part les entreprises ont mené un effort constant peut réduire leur base de fonds propres, c’est-à-dire le dénominateur du ROE – d’où les politiques dites « relutives » de rachat et de destruction de leurs propres actions, politiques condamnables à mon sens puisqu’elles se situent directement à l’opposé de la base d’un système capitaliste qui est de réunir des capitaux pour investir et croître, et non pour s’autodétruire. L’autre risque intenable qui a été pris pour doper les rendements est tout simplement l’hypertrophie croissante des montages financiers sans cesse plus complexes, du recours aux produits dérivés, et du développement de ces fameuses activités « toxiques » dont aujourd’hui, chacun cherche à se débarrasser après avoir gagné beaucoup d’argent en les promouvant.
Notre époque a aussi, clairement, manqué de modération dans le niveau des rémunérations des dirigeants. Si compétent que soit un chef d’entreprise, peut-il gagner, comme on l’a vu, plus en un an que mille de ses salariés en dix ans ? Si doué que soit un trader, doit-il recevoir des bonus atteignant parfois des dizaines de millions de $ ? Voici un chiffre précis : la City de Londres a distribué l’an dernier 8,5 Mds de Livres à ses petits génies de la finance : près de 12 Mds d’euros, soit 8 fois le coût de la mise en place du RSA (revenu social d’activité), au bénéfice de 600 000 personnes en France.


3) Le troisième aspect de cette crise morale est, plus largement, la perte du sens des responsabilités. Cette perte est sensible lorsqu’on voit des firmes, pour améliorer leur rentabilité financière, procéder à des licenciements massifs et à des délocalisations. Il est tout à fait normal et souhaitable qu’une entreprise cherche à être profitable, mais elle doit tenir compte aussi des intérêts de la communauté dans laquelle elle vit et de ses salariés, sans lesquels elle ne pourrait continuer à exister. C’est ce qu’on appelle souvent l’intérêt des « stakeholders » (ceux qui ont un enjeu dans l’entreprise) par rapport à celui des « shareholders », les actionnaires.

Quant à l’intérêt de ces derniers, parlons-en : depuis des années, on a justifié toutes les politiques qui pouvaient paraître critiquables du point de vue de l’intérêt général ou de l’intérêt des salariés de l’entreprise par un objectif économique qui rachetait tout le reste : « créer de la valeur » pour l’actionnaire. Le système a paru marcher pendant longtemps ; les cours montaient, les dividendes augmentaient. Aujourd’hui, l’actionnaire se trouve brusquement face à la baisse de moitié de la valeur de son portefeuille, aux réductions ou suspensions annoncées de dividendes, voire, en cas de faillite, à la perte totale de ses avoirs. De même les fonds de pension, qui devaient protéger les intérêts des retraités, perdent beaucoup d’argent sur des placements trop spéculatifs ; la conséquence est que les retraités ou futurs pensionnés de Californie ou des Midlands voient s’évanouir une partie des retraites qu’ils attendaient.

(...)"

Philippe Jurgensen, professeur d’économie à Sciences Po Paris.

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Publié dans : Economie - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Lundi 6 octobre 2008 1 06 /10 /Oct /2008 15:42

Lu sur La Croix.com (ICI), un commentaire du chancelier de l’Académie pontificale des sciences sociales, pour qui il est nécessaire de trouver un nouveau système de gouvernance internationale

La Croix : La crise a montré la faillite des mécanismes de marché. Entre le « tout-marché » et le « tout-État », y a-t-il place pour une « troisième voie » dans l’économie mondiale ?

Mgr Marcelo Sanchez Sorondo : Le problème se présente sous des formes nouvelles. Avec la globalisation, la question est de savoir comment atteindre le bien commun au plan international. Que constate-t-on ? L’impuissance des États à contrôler, y compris le plus fort d’entre eux, les États-Unis ! La globalisation a fait exploser le temps et l’espace. Donc, plus que jamais, ce qui est en jeu c’est la gouvernance internationale.

Celle-ci peut-elle se contenter d’être économique et financière ? La crise montre qu’il faut aussi tenir compte de la politique et de l’éthique. Le capitalisme est le système le plus performant pour la production des biens. Mais il provoque des inégalités et des injustices considérables. Or, le rôle de l’État, c’est justement la justice. Il manque aujourd’hui un niveau supra-national qui soit à même de remplir ce rôle.

Le Fonds monétaire international (FMI) peut-il jouer ce rôle ?

Encore faudrait-il qu’il soit au service de tous les États. Aujourd’hui, les mécanismes de décision reflètent trop souvent les intérêts d’un petit nombre de nations, voire d’une seule.

L’Église n’aurait-elle pas dû condamner plus fortement les dérèglements des marchés financiers dont le monde paye aujourd’hui les conséquences ?

Mais elle l’a fait, elle n’a cessé de mettre en garde contre le tout-finance, il suffit de lire ! Au Moyen Âge, déjà, l’Église avait interdit l’usure, c’est-à-dire des dettes hors de proportion avec l’économie réelle. Les documents les plus récents de la Doctrine sociale ne cessent de dire que nous ne pouvons pas seulement faire de la finance pour la finance.

Dans son encyclique sur le travail, Jean-Paul II avait souligné que la globalisation ne doit pas être qu’une globalisation économique mais aussi une globalisation des solidarités. Le compendium de la doctrine sociale explicite bien que l’économie n’est pas la fin de l’homme. Or, que s’est-il passé ? On a considéré le capital et le marché comme s’ils étaient des personnes, dotés de rationalité et de leurs propres justifications. Alors qu’il s’agit en réalité de choses que nous faisons et qui dépendent de l’homme.

L’Église ne peut pas entrer dans les mécanismes techniques des marchés, des banques. Mais les grands principes de la doctrine sociale n’ont rien perdu de leur pertinence. Ils ont été rappelés à maintes reprises par Jean-Paul II, et Benoît XVI se situe dans cette même tradition. Nous attendons de lui un document qui puisse expliciter cette doctrine par rapport à la globalisation actuelle du marché et de l’économie.

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Publié dans : Economie - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Lundi 1 octobre 2007 1 01 /10 /Oct /2007 11:57

Par La rédaction

images-copie-2.jpeg I.- « Les Français sont paresseux, les Français ne font rien, les Français ne travaillent pas assez… » Nous savons que les Français ne s’aiment pas et que ce refrain fait partie de la ritournelle obligée de l’autodérision. Les choses ne sont peut-être pas si simples. Au moment où viennent en discussion des mesures relatives aux heures supplémentaires, il nous a paru particulièrement intéressant de nous reporter à des données chiffrées.

Pour ce faire, nous avons consulté les analyses du site toutel’europe.fr, qui est le portail du Centre d'information sur l'Europe [Ici]. Ce dernier est un groupement d'intérêt économique fondé en 1992 par le gouvernement français et la Commission européenne. Ses objectifs sont les suivants : « créer un grand portail sur les questions européennes pour faciliter l'accès des citoyens français à l'information foisonnante en matière "européenne" et offrir des contenus pédagogiques et synthétiques ; suivre et analyser l'actualité européenne que ce soit à travers les études d'opinion, le traitement médiatique, la veille sur internet, la vie intellectuelle ou les travaux universitaires, etc. ; initier (l’inévitable mot…) et explorer de nouveaux dispositifs d'interactivité et de consultation pour mieux impliquer les citoyens français sur les grands enjeux de la construction européenne, ses décisions et son actualité ».

L’étude présentée montre que les pays où l’on travaille le plus, de fait, sont la Grèce et l’Autriche (44,1 h/semaine), ainsi que le Royaume-Uni (43 h/semaine). La France, avec un nombre de 41 h/semaine, se situe légèrement en dessous de la moyenne européenne (41,9), au même niveau que la Belgique, la Hongrie et la Suède, mais au-dessus du Danemark (40,5), de la Finlande (40,5), de l’Irlande (40,7), de la Lituanie (39,8), du Luxembourg (40,9) et des Pays-Bas (40,8). Elle se situe en revanche assez près de l’Allemagne (41,7), contrairement aux idées reçues.

S’agissant des jours fériés annuels, l’Union européenne en compte 11,92 en moyenne. Le pays qui en compte le plus est la Slovénie (18). Celui qui en compte le moins est le Royaume-Uni (8). La Grèce et l’Autriche, qui ont le plus de jours travaillés, en comptent 13. L’Allemagne en compte 9, tout comme l’Espagne et les Pays-Bas. La France en compte 11, c'est-à-dire moins que la moyenne européenne. Même chiffre pour le Danemark, l'Irlande, l'Italie, le Luxembourg et la Suède.

La durée conventionnelle moyenne du temps de travail est en revanche la plus basse en France (35h), tandis qu’elle est de 38,6 pour l’Europe entière (37 en Allemagne et 37,2 au Royaume-Uni).


II.- Un intervenant sur ce site du Centre d'information sur l'Europe souligne cependant ce fait que les données ainsi fournies ne concernent que le travail à temps plein, ce qui est exact. Nous reproduisons ici ses observations :

« Pour une durée légale du travail de 35 heures par semaine en France, la durée effective moyenne est de 39 heures pour les emplois à temps plein et de 36,3 heures pour l'ensemble des emplois (temps plein et temps partiel). Par comparaison, ces durées sont inférieures en Grande-Bretagne : 37,2 heures pour les emplois à temps complet et 31,7 heures pour l'ensemble des emplois. Elles sont aussi inférieures aux Etats-Unis et dans plusieurs pays en Europe [Lire]. La durée hebdomadaire moyenne du travail pour l'ensemble des personnes ayant un emploi (salarié ou non, temps plein et temps partiel) est de : - 36,3 h en France - 36,2 h en Italie - 35,1 h au Danemark - 33,8 h aux Etats-Unis - 33,6 h en Allemagne - 33,2 h en Espagne - 31,7 h en Grande-Bretagne (37,2 h pour le temps plein - 15,7 h pour le temps partiel) - 30,1 h en Suède (36,1 h pour ceux "au travail") - 29,2 h aux Pays-Bas. Les valeurs indiquées peuvent surprendre, mais sont d'autant plus intéressantes qu'elles donnent une idée plus exacte de la réalité. Pour une fois, on sait exactement de quoi l'on parle, alors que les chiffres donnés ici et là sont le plus souvent imprécis. Les statistiques habituelles ne prennent en compte que les emplois à temps complet, ce qui fausse tout. Et on ne sait jamais s'il s'agit de la durée du travail officielle ou officieuse (conventions), de la durée théorique des entreprises. Parfois, il s'agit seulement de l'industrie où l'on travaille toujours plus qu'ailleurs mais qui ne représente que 10 à 20 % des emplois d'un pays ».

On pourrait ajouter que la seule considération de la durée du travail est une approche très parcellaire dès lors que cette durée n'est pas en correlation nécessaire avec un haut niveau de développement. Les durées de travail sont en effet plus élevées dans les pays en voie de développement que dans les pays riches.

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Publié dans : Economie
Lundi 26 mars 2007 1 26 /03 /Mars /2007 09:00

Par La rédaction

II- Les modalités du travail

     L'importance des conditions
d'exercice et des modalités du travail est primordiale pour les individus comme pour la société elle-même:

"Le bien-être économique d'un pays ne se mesure pas exclusivement à la quantité de biens produits, mais aussi en tenant compte de la façon dont ils sont produits et du degré d'équité dans la distribution du revenu, qui devrait permettre à tous d'avoir à disposition ce qui sert au développement et au perfectionnement de la personne." (Compendium, n° 303).

    Il est, en effet, constant que si le travail est un élément de la dignité de l'homme, les conditions de son exercice peuvent conduire à porter une atteinte intolérable à cette dernière. Dès lors, l'individu qui travaille doit bénéficier d'un certains nombre de droits protecteurs  :

"Les droits des travailleurs, comme tous les autres droits, se basent sur la nature de la personne humaine et sur sa dignité transcendante. Le Magistère social de l'Église a voulu en mentionner quelques-uns, en souhaitant leur reconnaissance dans les ordonnancements juridiques: le droit à une juste rémunération ; le droit au repos ; le droit à des lieux et des méthodes de travail qui ne portent pas préjudice à la santé physique des travailleurs et qui ne blessent pas leur intégrité morale ; le droit que soit sauvegardée sa personnalité sur le lieu de travail, sans être violenté en aucune manière dans sa conscience ou dans sa dignité ; le droit à des subventions convenables et indispensables pour la subsistance des travailleurs au chômage et de leurs familles ; le droit à la retraite ainsi qu'à l'assurance vieillesse, l'assurance maladie et l'assurance en cas d'accidents du travail ; le droit à des mesures sociales liées à la maternité et le droit de se réunir et de s'associer. Ces droits sont souvent offensés, comme le confirment les tristes phénomènes du travail sous-payé, privé de protection ou non représenté de manière adéquate. Il arrive souvent que les conditions de travail des hommes, des femmes et des enfants, en particulier dans les pays en voie de développement, soient tellement inhumaines qu'elles offensent leur dignité et nuisent à leur santé" (Compendium, n° 301).

Ce droit à l'intégrité physique et morale, ainsi que la protection du  travailleur contre les aléas de la vie, s'accompagne d'un droit au respect de la famille. Celle-ci étant l'une des causes essentielles du travail, son bien ne doit pas être mis en péril par l'activité :

"Le travail est le fondement sur lequel s'édifie la vie familiale, qui est un droit naturel et une vocation pour l'homme : il assure les moyens de subsistance et garantit le processus éducatif des enfants. Famille et travail, si étroitement interdépendants dans l'expérience de la grande majorité des personnes, méritent finalement une considération plus adaptée à la réalité, une attention qui les comprenne ensemble, sans les limites d'une conception privatiste de la famille et économiste du travail. À cet égard, il est nécessaire que les entreprises, les organisations professionnelles, les syndicats et l'État encouragent des politiques du travail qui ne pénalisent pas mais favorisent la cellule familiale du point de vue de l'emploi. En effet, la vie de famille et le travail se conditionnent réciproquement de diverses façons. Les grandes distances à parcourir jusqu'au lieu de travail, le double emploi et la fatigue physique et psychologique réduisent le temps consacré à la vie familiale; les situations de chômage ont des répercussions matérielles et spirituelles sur les familles, de même que les tensions et les crises familiales influent négativement sur les comportements et sur le rendement dans le domaine du travail." (Compendium, n° 294).

Bien évidemment, le droit premier du travailleur est celui d'une juste rémunération :

"La rémunération est l'instrument le plus important pour réaliser la justice dans les rapports de travail. Le « juste salaire est le fruit légitime du travail » ; celui qui le refuse ou qui ne le donne pas en temps voulu et en une juste proportion par rapport au travail accompli commet une grave injustice (cf. Lv 19, 13; Dt 24, 14-15; Jc 5, 4). Le salaire est l'instrument qui permet au travailleur d'accéder aux biens de la terre : Compte tenu des fonctions et de la productivité de chacun, de la situation de l'entreprise et du bien commun, la rémunération du travail doit assurer à l'homme des ressources qui lui permettent, à lui et à sa famille, une vie digne sur le plan matériel, social, culturel et spirituel. Le simple accord entre travailleur et employeur sur le montant de la rémunération ne suffit pas à qualifier de « juste » le salaire concordé, car celui-ci ne doit pas être insuffisant à faire subsister l'ouvrier : la justice naturelle est antérieure et supérieure à la liberté du contrat." (Compendium, n° 302).

En outre, une distribution juste des revenus doit être assurée :

"Une répartition équitable du revenu doit être poursuivie sur la base de critères non seulement de justice commutative, mais aussi de justice sociale, c'est-à-dire en considérant, au-delà de la valeur objective des prestations de travail, la dignité humaine des sujets qui l'accomplissent. Un bien-être économique authentique se poursuit également à travers des politiques sociales de redistribution du revenu qui, tenant compte des conditions générales, considèrent opportunément les mérites et les besoins de chaque citoyen." (Compendium, n° 303).

(A suivre)

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Jeudi 22 mars 2007 4 22 /03 /Mars /2007 11:39

Par La rédaction
     Parler de la vie économique impose également d'aborder la question de la vie de l'entreprise, qui, c'est une évidence, est à la fois au coeur de l'activité économique et déterminante de la vie de ceux qui y travaillent.

    La doctrine catholique ne peut bien sûr pas être indifférente à ce sujet, pour lequel elle propose des guides et principes d'action, dont certains feront l'objet ici d'un bref résumé. Or, leur source est inévitablement, outre une certaine conception de l'homme, une conception particulière du travail lui-même. A ce sujet, s'"il n'appartient pas à l'Eglise d'analyser scientifiquement les conséquences possibles de tels changements sur la vie de la société humaine", "l'Eglise estime de son devoir de rappeler toujours la dignité et les droits des travailleurs, de stigmatiser les conditions dans lesquelles ils sont violés, et de contribuer pour sa part à orienter ces changements vers un authentique progrès de l'homme et de la société" (Jean-Paul II, Encycl. Laborem exercens).

I- Le travail. Sur ce point, on se reportera utilement à l'encyclique 
Laborem exercens du Pape Jean-Paul II.

(1) La définition de la notion de travail est déterminante.

"C'est par le travail que l'homme doit se procurer le pain quotidien et contribuer au progrès continuel des sciences et de la technique, et surtout à l'élévation constante, culturelle et morale, de la société dans laquelle il vit en communauté avec ses frères. Le mot «travail» désigne tout travail accompli par l'homme, quelles que soient les caractéristiques et les circonstances de ce travail, autrement dit toute activité humaine qui peut et qui doit être reconnue comme travail parmi la richesse des activités dont l'homme est capable et auxquelles il est prédisposé par sa nature même, en vertu de son caractère humain. Fait à l'image, à la ressemblance de Dieu lui-même dans l'univers visible et établi dans celui-ci pour dominer la terre, l'homme est donc dès le commencement appelé au travail. Le travail est l'une des caractéristiques qui distinguent l'homme du reste des créatures dont l'activité, liée à la subsistance, ne peut être appelée travail; seul l'homme est capable de travail, seul l'homme l'accomplit et par le fait même remplit de son travail son existence sur la terre. Ainsi, le travail porte la marque particulière de l'homme et de l'humanité, la marque d'une personne qui agit dans une communauté de personnes; et cette marque détermine sa qualification intérieure, elle constitue en un certain sens sa nature même" (Jean-Paul II, Laborem exercens, introduction).

"L'enseignement de l'Eglise a toujours exprimé la conviction ferme et profonde que le travail humain ne concerne pas seulement l'économie, mais implique aussi et avant tout des valeurs personnelles. Le système économique lui-même et le processus de production trouvent leur avantage à ce que ces valeurs personnelles soient pleinement respectées" (Jean-Paul II, Laborem exercens, 15.).

Le travail, qui a une acceptation objective et une acception subjective, doit être compris dans sa dimension spécifique de condition de la dignité de l'homme.

"Le travail au sens objectif constitue l'aspect contingent de l'activité de l'homme, qui varie sans cesse dans ses modalités avec l'évolution des conditions techniques, culturelles, sociales et politiques. Dans le sens subjectif, il se présente, au contraire, comme sa dimension stable, car il ne dépend pas de ce que l'homme réalise concrètement ni du genre d'activité qu'il exerce, mais seulement et exclusivement de sa dignité d'être personnel. La distinction est décisive, aussi bien pour comprendre quel est le fondement ultime de la valeur et de la dignité du travail, qu'en fonction du problème d'organisation des systèmes économiques et sociaux respectueuse des droits de l'homme" (Compendium, n° 270).

"Le travail est une expression essentielle de la personne, il est «actus personae». Toute forme de matérialisme et d'économisme qui tenterait de réduire le travailleur à un simple instrument de production, à une simple force-travail, à une valeur exclusivement matérielle, finirait par dénaturer irrémédiablement l'essence du travail, en le privant de sa finalité la plus noble et la plus profondément humaine. La personne est la mesure de la dignité du travail : Il n'y a en effet aucun doute que le travail humain a une valeur éthique qui, sans moyen terme, reste directement liée au fait que celui qui l'exécute est une personne" (Compendium, n° 271).

Entre ces deux acceptions, la dimension subjective du travail doit être privilégiée, car elle est à la mesure de celui qui l'accomplit, l'homme, sans réduire l'activité  à un mécanisme technique :

"Si cette conscience vient à manquer ou si l'on ne veut pas reconnaître cette vérité, le travail perd sa signification la plus vraie et la plus profonde: dans ce cas, hélas fréquent et diffus, le travail et même les techniques utilisées deviennent plus importants que l'homme lui-même et, d'alliés, se transforment en ennemis de sa dignité" (Compendium, n° 271).

Il faut ainsi toujours garder à l'esprit que l'homme est l'acteur autant que la finalité du travail qu'il accomplit.

"Non seulement le travail humain procède de la personne, mais il lui est aussi essentiellement ordonné et finalisé. Indépendamment de son contenu objectif, le travail doit être orienté vers le sujet qui l'accomplit, car le but du travail, de n'importe quel travail, demeure toujours l'homme. Même si on ne peut pas ignorer l'importance de la dimension objective du travail sous l'angle de sa qualité, cette dimension doit être subordonnée à la réalisation de l'homme, et donc à la dimension subjective, grâce à laquelle il est possible d'affirmer que le travail est pour l'homme et non l'homme pour le travail et que le but du travail, de tout travail exécuté par l'homme — fût-ce le plus humble service, le travail le plus monotone selon l'échelle commune d'évaluation, voire le plus marginalisant — reste toujours l'homme lui-même" (Compendium, n° 272).

Si le travail présente une dimension personnelle d'accomplissement individuel, il comporte évidemment un enjeu social :

"Le travail d'un homme, en effet, s'imbrique naturellement dans celui d'autres hommes. Plus que jamais aujourd'hui, travailler, c'est travailler avec les autres et travailler pour les autres : c'est faire quelque chose pour quelqu'un. Les fruits du travail aussi offrent l'occasion d'échanges, de relations et de rencontres. Par conséquent, le travail ne peut pas être évalué de façon juste si l'on ne tient pas compte de sa nature sociale :  À moins, en effet, que la société ne soit constituée en un corps bien organisé, que l'ordre social et juridique ne protège l'exercice du travail, que les différentes professions, si étroitement solidaires, ne s'accordent et ne se complètent mutuellement, à moins surtout que l'intelligence, le capital et le travail ne s'unissent et ne se fondent en quelque sorte en un principe unique d'action, l'activité humaine est vouée à la stérilité. Il devient dès lors impossible d'estimer ce travail à sa juste valeur et de lui attribuer une exacte rémunération, si l'on néglige de prendre en considération son aspect à la fois individuel et social" (Compendium, n° 273).

(2) Le travail est une obligation, un devoir de l'homme, d'une part, parce qu'il se réalise ainsi personnellement pleinement et, d'autre part, parce qu'il lui permet d'assumer ses obligations dans la vie de sa famille et de la société.

"L'homme doit travailler aussi bien parce que le Créateur le lui a ordonné que pour répondre aux exigences d'entretien et de développement de son humanité même. Le travail se présente comme une obligation morale par rapport au prochain, qui est en premier lieu la propre famille, mais aussi la société à laquelle on appartient, la nation dont on est fils ou fille, la famille humaine tout entière, dont on est membre: nous sommes les héritiers du travail de générations et, en même temps, artisans de l'avenir de tous les hommes qui vivront après nous" (Compendium, n° 274).

C'est pourquoi chacun doit s'attacher à travailler, quel que soit son activité, en utilisant ses talents et compétences, et l'Etat doit faire en sorte que chacun puisse trouver et exercer un emploi. Le travail est un bien et l'ardeur à l'exercer est une vertu pour l'homme, pourvu que  sa dignité soit respectée dans les conditions et l'exercice de ce travail.

(A suivre)
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Mercredi 21 mars 2007 3 21 /03 /Mars /2007 12:38

Par La rédaction
    La vie économique, qui se trouve au coeur de la vie de chacun, n'est bien évidemment pas étrangère aux préoccupations de l'Eglise et du chrétien. Des termes du concile Vatican II au Compendium de la doctrice sociale de l'Eglise, cette préoccupation se manifeste constamment : si le travail est absolument nécessaire à la liberté, à l'accomplissement et la dignité de l'individu et de la société, les conditions de son exercice doivent être respectueuses de ses droits et de sa dignité ; si la liberté d'entreprendre est indispensable à l'épanouissement de l'individu et de la société, l'économie et l'organisation de l'entreprise et des marchés économiques doivent être au service de l'homme et non un élément de son asservissement.

Quelques textes méritent en particulier d'être signalés, qui éclairent plus précisément la position de l'Eglise sur ces questions, incontournables pour apprécier le projet de société que défendent les candidats aux élections et leur conformité à la conception et aux droits de l'homme.

(1) Le travail est un droit fondamental de l'homme et une condition de sa dignité, de sorte que la société et l'Etat doivent tendre au plein emploi.

" Le travail est un droit fondamental et c'est un bien pour l'homme : bien utile, digne de lui car apte précisément à exprimer et à accroître la dignité humaine. L'Église enseigne la valeur du travail non seulement parce qu'il est toujours personnel, mais aussi en raison de son caractère de nécessité. Le travail est nécessaire pour fonder et faire vivre une famille, pour avoir droit à la propriété, pour contribuer au bien commun de la famille humaine. La considération des implications morales que comporte la question du travail dans la vie sociale conduit l'Église à qualifier le chômage de « véritable calamité sociale », surtout pour les jeunes générations.
Le travail est un bien de tous, qui doit être disponible pour tous ceux qui en sont capables. Le « plein emploi » est donc un objectif nécessaire pour tout système économique tendant à la justice et au bien commun. Une société dans laquelle le droit au travail est déprécié ou systématiquement nié et où les mesures de politique économique ne permettent pas aux travailleurs d'atteindre des niveaux d'emploi satisfaisants, « ne peut ni obtenir sa légitimation éthique ni assurer la paix sociale"
(Compendium, n° 287 et 288).

"Les problèmes de l'emploi interpellent les responsabilités de l'État, auquel il revient de promouvoir des politiques actives de travail, aptes à favoriser la création d'opportunités de travail sur le territoire national, en stimulant à cette fin le monde productif. Le devoir de l'État ne consiste pas tant à assurer directement le droit au travail de tous les citoyens, en régentant toute la vie économique et en mortifiant la libre initiative des individus, que plutôt à « soutenir l'activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d'offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise".

(2) Concernant la liberté d'entreprise, l'Eglise défend tant la légitimité du droit d'entreprendre, qui fait progresser l'entrepreneur autant que son environnement social et humain, que le droit pour chacun d'entreprendre et de progresser socialement et économiquement.

Elle considère également que l'Etat doit soutenir l'entrepreneur et favoriser le succès et le développement de son entreprise, dont le rôle sociale est primordial, en protégeant en la matière aussi les droits fondamentaux des individus. Mais il ne doit ni brider l'initiative privée, ni s'y substituer.

« L'Etat a le devoir de soutenir l'activité des entreprises en créant les conditions qui permettent d'offrir des emplois, en la stimulant dans les cas où elle reste insuffisante ou en la soutenant dans les périodes de crise. L'Etat a aussi le droit d'intervenir lorsque des situations particulières de monopole pourraient freiner ou empêcher le développement. Mais, à part ces rôles d'harmonisation et d'orientation du développement, il peut remplir des fonctions de suppléance dans des situations exceptionnelles, lorsque des groupes sociaux ou des ensembles d'entreprises trop faibles ou en cours de constitution ne sont pas à la hauteur de leurs tâches » (Jean-Paul II, CA 48).

« Mais il faut toujours rappeler ce principe : la présence de l'Etat dans le domaine économique, si vaste et pénétrante qu'elle soit, n'a pas pour but de réduire de plus en plus la sphère de liberté de l'initiative personnelle des particuliers, tout au contraire elle a pour objet d'assurer à ce champ d'action la plus vaste ampleur possible, grâce à la protection effective, pour tous et pour chacun, des droits essentiels de la personne humaine. Et il faut retenir parmi ceux-ci le droit qui appartient à chaque personne humaine d'être et demeurer normalement première responsable de son entretien et de celui de sa famille. Cela comporte que, dans tout système économique, soit permis et facilité le libre exercice des activités productrices » (Encyclique Mater et Magistra, Jean XXIII, 1961).

(3) Le marché, modèle économique performant ne peut se passer de l'intervention mesurée de l'Etat, pour protéger certains domaines qui ne peuvent relever du simple jeu de l'offre et de la demande.

« L'Etat avait le devoir de défendre les droits fondamentaux du travail, de même, avec le nouveau capitalisme, il doit, ainsi que la société, défendre les biens collectifs qui, entre autres, constituent le cadre à l'intérieur duquel il est possible à chacun d'atteindre légitimement ses fins personnelles. On retrouve ici une nouvelle limite du marché : il y a des besoins collectifs et qualitatifs qui ne peuvent être satisfaits par ses mécanismes ; il y a des nécessités humaines importantes qui échappent à sa logique ; il y a des biens qui, en raison de leur nature, ne peuvent ni ne doivent être vendus ou achetés. Certes, les mécanismes du marché présentent des avantages solides : entre autres, ils aident à mieux utiliser les ressources ; ils favorisent les échanges de produits ; et, surtout, ils placent au centre la volonté et les préférences de la personne, qui, dans un contrat, rencontrent celles d'une autre personne. Toutefois, ils comportent le risque d'une « idolâtrie » du marché qui ignore l'existence des biens qui, par leur nature, ne sont et ne peuvent être de simples marchandises » (Jean-Paul II , CA 40).

Au plan international, si le libre-échange est un facteur de prospérité récompensant l'effort, il ne peut être appliqué tel quel dans le cas d'une disproportion manifeste entre les partenaires et une régulation s'avère alors nécessaire.

« La règle de libre échange ne peut plus - à elle seule - régir les relations internationales. Ses avantages sont certes évidents quand les partenaires ne se trouvent pas en conditions trop inégales de puissance économique : elle est un stimulant au progrès et récompense l’effort. C’est pourquoi les pays industriellement développés y voient une loi de justice. Il n’en est plus de même quand les conditions deviennent trop inégales de pays à pays : les prix qui se forment "librement" sur le marché peuvent entraîner des résultats iniques. Il faut le reconnaître : c’est le principe fondamental du libéralisme comme règle des échanges commerciaux qui est ici mis en question »  (Paul VI, PP 58)

(4) La production de richesse n'est pas un absolu. Elle doit s'effectuer dans le respect de la personne humaine et de sa dignité. Cela implique, au-delà de la prohibition évidente de l'esclavage moderne comme ancien, des temps de travail raisonnables et des congés suffisants permettant à chacun de  préserver sa vie personnelle, sa vie de famille et de se consacrer à d'autres activités, notamment culturelles, nécessaires à son équilibre. Il ne s'agit cependant pas de tomber dans l'excès inverse, qui réduirait à peu de chose l'importance et la valeur du travail, faisant de l'individu un pur consommateur.


« Quand les individus et les communautés ne voient pas rigoureusement respectées les exigences morales, culturelles et spirituelles fondées sur la dignité de la personne et sur l'identité propre de chaque communauté, à commencer par la famille et par les sociétés religieuses, tout le reste - disponibilité de biens, abondance de ressources techniques appliquées à la vie quotidienne, un certain niveau de bien-être matériel - s'avérera insatisfaisant et, à la longue, méprisable » (Jean-Paul II, SRS 28-29-33).

« Il importe d’adapter tout le processus du travail productif aux besoins de la personne et aux modalités de son existence, en particulier de la vie du foyer (surtout en ce qui concerne les mères de famille), en tenant toujours compte du sexe et de l’âge. Les travailleurs doivent aussi avoir la possibilité de développer leurs qualités et leur personnalité dans l’exercice même de leur travail. Tout en y appliquant leur temps et leurs forces d’une manière consciencieuse, que tous jouissent par ailleurs d’un temps de repos et de loisir suffisant qui leur permette aussi d’entretenir une vie familiale, culturelle, sociale et religieuse. Bien plus, ils doivent avoir la possibilité de déployer librement des facultés et des capacités qu’ils ont peut-être peu l’occasion d’exercer dans leur travail professionnel » (Vatican II, GS 67-3).

« Il faut garantir le respect d’horaires « humains » pour le travail et le repos, ainsi que le droit d’exprimer sa personnalité sur les lieux de travail, sans être violenté en aucune manière dans sa conscience ou dans sa dignité. Là encore, il convient de rappeler le rôle des syndicats, non seulement comme instruments de négociation mais encore comme « lieux » d’expression de la personnalité : ils sont utiles au développement d’une authentique culture du travail et ils aident les travailleurs à participer d’une façon pleinement humaine à la vie de l’entreprise » (CA 15).


L’Eglise se prononce clairement en faveur « d’un travail qui ne désagrège jamais la famille mais la renforce dans son union et sa stabilité » (Jean-Paul II, FC 25), car le développement humain n'est pas exclusivement économique.

Par là-même, le profit ne doit pas être le seul critère et but de l'entreprise :

« L'Eglise reconnaît le rôle pertinent du profit comme indicateur du bon fonctionnement de l'entreprise. Quand une entreprise génère du profit, cela signifie que les facteurs productifs ont été dûment utilisés et les besoins humains correspondants convenablement satisfaits. Cependant, le profit n'est pas le seul indicateur de l'état de l'entreprise. Il peut arriver que les comptes économiques soient satisfaisants et qu'en même temps les hommes qui constituent le patrimoine le plus précieux de l'entreprise soient humiliés et offensés dans leur dignité. Non seulement cela est moralement inadmissible, mais cela ne peut pas ne pas entraîner par la suite des conséquences négatives même pour l'efficacité économique de l'entreprise. En effet, le but de l'entreprise n'est pas uniquement la production du profit, mais l'existence même de l'entreprise comme communauté de personnes qui, de différentes manières, recherchent la satisfaction de leurs besoins fondamentaux et qui constituent un groupe particulier au service de la société tout entière. Le profit est un régulateur dans la vie de l'établissement mais il n'en est pas le seul ; il faut y ajouter la prise en compte d'autres facteurs humains et moraux qui, à long terme, sont au moins aussi essentiels pour la vie de l'entreprise. »

(5) Si l'Etat providence est nécessaire, son intervention doit être mesurée et ne peut être omniprésente, à peine de pénaliser et de déresponsabiliser l'ensemble de la société au prix d'un coût financier excessif et d'une action administrative technique mais inadaptée. Surtout, la solidarité doit s'exercer avec le concours actif des démunis eux-mêmes et de chacun dans le respect du principe de subsidiarité.

« L'État a le devoir de veiller au bien commun et de pourvoir à ce que chaque secteur de la vie sociale, sans exclure celui de l'économie, contribue à le promouvoir, tout en respectant la juste autonomie de chacun d'entre eux » (Jean-Paul II, CA 11).

« Les dysfonctionnements et les défauts des soutiens publics proviennent d'une conception inappropriée des devoirs spécifiques de l'Etat. Dans ce cadre, il convient de respecter également le principe de subsidiarité: une société d'ordre supérieur ne doit pas intervenir dans la vie interne d'une société d'un ordre inférieur, en lui enlevant ses compétences, mais elle doit plutôt la soutenir en cas de nécessité et l'aider à coordonner son action avec celle des autres éléments qui composent la société, en vue du bien commun. En intervenant directement et en privant la société de ses responsabilités, l'Etat de l'assistance provoque la déperdition des forces humaines, l'hypertrophie des appareils publics, animés par une logique bureaucratique plus que par la préoccupation d'être au service des usagers, avec une croissance énorme des dépenses. En effet, il semble que les besoins soient mieux connus par ceux qui en sont plus proches ou qui savent s'en rapprocher, et que ceux-ci soient plus à même d'y répondre. On ajoutera que souvent certains types de besoins appellent une réponse qui ne soit pas seulement d'ordre matériel mais qui sache percevoir la requête humaine plus profonde. Que l'on pense aussi aux conditions que connaissent les réfugiés, les immigrés, les personnes âgées ou malades, et aux diverses conditions qui requièrent une assistance, comme dans le cas des toxicomanes, toutes personnes qui ne peuvent être efficacement aidées que par ceux qui leur apportent non seulement les soins nécessaires, mais aussi un soutien sincèrement fraternel » (Jean-Paul II, CA 48).


(6) Les dangers de la surconsommation. Alors que la consommation est au centre du développement de nos sociétés, l'Eglise n'hésite pas à condamner le "tout consommation" et la surconsommation, qui procèdent d'un excès, qui étouffent l'individu dans le confort matériel exclusif et du gaspillage des biens comme des ressources naturelles.

« Une constatation déconcertante de la période la plus récente devrait être hautement instructive : à côté des misères du sous-développement, qui ne peuvent être tolérées, nous nous trouvons devant une sorte de surdéveloppement, également inadmissible parce que, comme le premier, il est contraire au bien et au bonheur authentiques. En effet, ce surdéveloppement, qui consiste dans la disponibilité excessive de toutes sortes de biens matériels pour certaines couches de la société, rend facilement les hommes esclaves de la « possession » et de la jouissance immédiate, sans autre horizon que la multiplication des choses ou le remplacement continuel de celles que l’on possède déjà par d’autres encore plus perfectionnées. C’est ce qu’on appelle la civilisation de « consommation », qui comporte tant de « déchets » et de « rebuts ». Un objet possédé et déjà dépassé par un autre plus perfectionné est mis au rebut, sans que l’on tienne compte de la valeur permanente qu’il peut avoir en soi ou pour un autre être humain plus pauvre. Nous touchons tous de la main les tristes effets de cette soumission aveugle à la pure consommation : d’abord une forme de matérialisme grossier, et en même temps une insatisfaction radicale car on comprend tout de suite que - à moins d’être prémuni contre le déferlement des messages publicitaires et l’offre incessante et tentatrice des produits de consommation - plus on possède, plus aussi on désire, tandis que les aspirations les plus profondes restent insatisfaites, peut-être même étouffées. » (Jean-Paul II, SRS 28)



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