Suite de l'étude [Voir]
Dès lors que la vie est un don sacré de Dieu, il n’y a pas lieu de s’étonner que la problématique du droit de mettre à mort s’ouvre d’abord, dans l’Ecriture, sur le refus solennel de ce droit. « C’est moi seul, dit Dieu, qui fait vivre et c’est moi seul qui fait mourir » (Dt 32,39). Et de donner à Moïse ce commandement, qui ressortit au droit naturel : « Tu ne tueras point » (Ex. 20,13). Ce précepte a été réitéré par le Christ (Mt. 5,21 ; 19-18). Selon l’expression de saint Jean Chrysostome, Dieu seul tient les rênes de la vie et de la mort.
Tous les commentateurs du 5ème commandement ont souligné sa formulation. Il n’est pas dit : « Tu respecteras la vie de tes semblables » mais « Tu ne tueras pas », par un tour négatif qui en souligne intentionnellement la force. Cette formulation doit être lue à la lumière de ce principe moral fondamental, applicable à tous les autres commandements négatifs : « Les préceptes moraux négatifs, c'est-à-dire ceux qui interdisent certains actes ou comportements concrets comme intrinsèquement mauvais, n’admettent aucune exception légitime ; ils ne laissent aucun espace moralement acceptable pour “créer” une quelconque détermination contraire. Une fois reconnue dans les faits la qualification morale d’une action interdite par une règle universelle, le seul acte moralement bon consiste à obéir à la loi morale et à éviter l’action qu’elle interdit » (1).
Assez logiquement, des voix se sont élevées très tôt pour réprouver, sur le fondement du texte cité de l’Exode, toute forme « d’occision », c'est-à-dire de mise à mort d’un homme, innocent ou coupable, comme il s’en est trouvé pour déclarer absolument immoral le métier des armes et la pratique de la guerre. Ainsi des manichéens et des Vaudois. A l’heure actuelle encore, certains partisans de la prohibition absolue de la peine capitale font observer que Dieu même, après le meurtre perpétré par Caïn sur son frère Abel, mit un signe sur son front afin que nul ne s’autorisât à le tuer (Gn 4,15). La prohibition divine serait donc absolue et protégerait toute vie, celle de l’innocent comme celle du criminel, en sorte qu’aucun homicide et qu’aucune peine de mort ne seraient légitimes.
Une telle opinion se heurte cependant à une évidence de fait:
On doit cependant concéder cette difficulté : comment concilier cette évidence historique d’homicides légaux et l’interdit divin qui prohibe l’homicide, par un précepte négatif, comme un acte intrinsèquement mauvais ? Cette question a beaucoup préoccupé les théologiens du moyen âge, également soucieux d’expliquer que Dieu ait pu, malgré d’autres préceptes du décalogue, prescrire des actes qui semblaient à première vue constituer des vols (Ex. 12,35) ou des adultères (Os. 1,2), et heurter, comme l’homicide légal, la loi de nature.
Jean Duns Scot [1266-1308], le Docteur subtil, considérait que parmi les préceptes du décalogue, seuls ceux de la “première Table”, c'est-à-dire les trois premiers, relatifs à Dieu, étaient immuables. Ceux de la “seconde Table” [au rang desquels se situe notre 5ème commandement] constituaient un droit divin positif, dépendant du pur vouloir de Dieu. Scot estimait ainsi que toute forme d’homicide, d’un juste comme d’un malfaiteur, était, sur le principe, exclue par le cinquième précepte du décalogue comme un acte mauvais. Cependant, il considérait que Dieu pouvait apporter des dérogations ou des dispenses à ce droit positif impératif, et que, de fait, c’est ce qui s’est passé dans la loi ancienne, en particulier pour des crimes de sang et de blasphème, ou pour le sacrifice d’Isaac (In Sent. 4, dist. 15, q. 3). La prohibition de l’homicide n’est donc pas fondée sur la nature des choses, en particulier sur la sacralité de la vie, mais sur une sorte d’ordre juridique positif dépendant tout entier de la volonté de Dieu. Scot admettait ainsi que la peine de mort pût être appliquée, pour autant qu’elle soit limitée aux cas dispensés, selon lui, par le législateur divin.
Franciscain comme lui, Guillaume d’Occam [1285-1349] a poussé cette tendance volontariste à l’extrême en soutenant que tous les préceptes de la loi naturelle, sans exception, ne dépendent que de la seule volonté de Dieu, sans rapport avec la nature des choses ni avec la raison divine qui la structure. Tout est dès lors décret arbitraire de Dieu et toute la loi naturelle est réduite à une loi positive. C’est pourquoi, de fait, dans les circonstances visées de l’Ecriture, Dieu a pu décider tantôt que l’homicide était un mal, et tantôt qu’il était un bien, ou bien qu’il pouvait frapper ici un juste, et là un coupable. Occam, qui n'avait pas besoin de recourir à la notion de dispense pour justifier sa thèse, allait plus loin encore : Dieu aurait pu décider, purement et simplement, que le meurtre était bon et louable, et le commander comme tel, comme il aurait pu décider que le mensonge ou la haine de Dieu étaient vertueux et salutaires. On retrouve, on le sait, ce volontarisme radical chez Descartes ou dans certains courants intellectuels de l’islam, comme chez al-Ash'arî et son école, qui ont dominé la pensée musulmane jusqu'au XIXème siècle, et pour qui le seul fondement du bien et du mal est la loi révélée.
Dans ces deux analyses doctrinales, la question de savoir si la prohibition de l’homicide est universelle ou non, si elle profite au coupable comme à l’innocent, ou si la peine de mort entre en conflit avec elle, finalement n’a guère d’intérêt. A fortiori, elle ne reçoit pas de réponse : seul compte ce que Dieu a arbitrairement et positivement décidé, pour qu'on s'y soumette. Là encore, le rapprochement avec "l'asservissement" (ta'abbud) de l'islam est frappant (2). Pour les deux franciscains, à des degrés divers, la loi naturelle n’est pas en jeu. D'une manière très moderne, ils se proposent de résoudre l'opposition des deux termes (droit naturel/peine de mort)... en supprimant l'un des deux et en résorbant toute la question dans le positivisme juridique. L'ordre moral est pour eux, sur ce point, purement discrétionnaire, comme il l'est aujourd'hui, soumis aux seules règles modifiables de la loi positive. La seule différence est que l'homme moderne, poussant la logique à fond, a réduit le monde moral aux règles organisées par l'Etat, selon les seuls impératifs des majorités sociales et des évolutions de la conscience individuelle ou collective.
(à suivre)
(1) Jean-Paul II, Encycl. Veritatis splendor, 6 août 1993, n° 67.
(2) Cf. Rémi BRAGUE, La loi de Dieu, Gallimard 2005, pp. 201 ss.
ajouter un commentaire commentaires (0) créer un trackback recommander



Q