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Le bien commun (S. Ramirez)

Samedi 30 janvier 2010 6 30 /01 /Jan /2010 01:15

Par S. RAMIREZ - Traduction de l'espagnol par Pierre GABARRA

CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE (suite)

 

1. La société est nécessaire au bien de l’homme (suite)

 

B. Ce qu’ajoute la théologie (suite)

b] Même si l’homme avait conservé la justice originelle, il se serait constitué en une société parfaite, avec son autorité propre

 

La théologie enseigne également que même si l’homme n’avait pas péché, s’il était demeuré dans la justice originelle en laquelle il a été créé, il aurait formé une société parfaite, avec son autorité : une autorité douce, suave, propre à gouverner des hommes surnaturellement vertueux et libres, et non pas une autorité despotique ni dictatoriale, faite pour le gouvernement d’esclaves (1).

Trad. et NdT : P. Gabarra ©

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NOTES

(1) Somme de théologie, 1, q. 96, a. 4.


NdT : Saint Thomas déclare ici que si la domination d'un homme sur l'autre comme un maître sur un esclave n'était pas possible dans "l'état de justice originelle" [celui dans lequel il a été créé, en état de grâce], en revanche celle par laquelle un homme domine un autre pour le diriger vers son bien propre ou vers le bien commun aurait existé. Il en donne deux raisons. La première est que la vie sociale est essentielle à l'homme et que le pouvoir est essentiel à la vie sociale, pour diriger les hommes dans la recherche du bien commun. La seconde est que les supériorités [en connaissances et en justice] des uns par rapport aux autres auraient été nécessairement mises « au service de tous » - par un effet de la rectitude conférée par la grâce. Cette doctrine intègre deux éléments qu'il est capital de bien enregistrer car ils sont caractéristiques de la théologie catholique.

 

Le premier est que le pouvoir, dans sa conception droite, est un service, un ministère. Il n'est pas une simple domination sur autrui. Lorsqu'il n'est que cela, en quelque sphère qu'il s'exerce, de la famille à la société politique, relativement au bien commun de chaque société, il est une perversion ou un détournement du pouvoir.

 

Le second est que le pouvoir, en soi, est un bien. Cette conception du pouvoir est aux antipodes de celle, moderne, que nous avons héritée notamment de Luther. Considérant que les justes, eux, sont libérés de la nécessité des oeuvres comme de celle de la loi et du pouvoir, il estime que ces derniers ne s'imposent qu'aux pécheurs, parce qu'ils sont mauvais : « Si le monde ne comptait que de vrais chrétiens, c'est-à-dire des croyants sincères, il ne serait plus nécessaire ni utile d'avoir des princes, des rois, des seigneurs, non plus que le glaive et le droit » (De l'autorité temporelle, Oeuvres, Genève, Ed. Labor et fides, 1958, tome IV, p. 18). Pour lui, le pouvoir n'est pas une exigence intrinsèque de la nature sociale de l'homme. Il est imposé extrinsèquement par la survenance accidentelle du péché dans l'histoire, en vertu de « la volonté et l'ordonnance de Dieu » (De l'autorité temporelle, in Luther et les problèmes de l'autorité civile, Paris, Ed. Aubier Montaigne, 1973, p. 73). Son objet est dès lors de réprimer la méchanceté humaine, afin que les méchants « soient obligés, par des contraintes extérieures, de respecter la paix et de rester tranquilles, qu'ils le veuillent ou non » (Loc. cit. p. 85). Les princes, quant à eux, même s'ils sont regardés par Luther comme « les plus grands déments ou les pires coquins qui soient sur terre », n'en sont pas moins, et avant tout, « des geôliers et des bourreaux au service de Dieu » que la « colère divine (...) utilise pour châtier les méchants » (Loc. cit. p. 137).

 

Il faut ajouter que le fait d'affirmer que le pouvoir aurait existé dans l'état de justice originelle ne signifie pas, comme certains l'ont cru [tels Richard Fitz-Ralph (+ 1360) ou John Wyclif (+ 1384)] ou comme certains catholiques contemporains pourraient être inclinés à le croire, par une confusion fréquente entre l'ordre naturel et l'ordre surnaturel, que la validité du pouvoir et le respect qui lui est dû soient conditionnés par l'état de grâce de celui qui l'exerce. De même que la perte éventuelle de la grâce ne fait pas perdre à un prêtre les pouvoirs spirituels qu'il tient de son sacerdoce, de même, quelle que soit son indignité, le pécheur garde les droits naturels qui sont attachés à sa personne, et qu'il soit ou non en état de grâce, un gouvernant est tout aussi légitime. Vitoria, à cet égard, faisait d'ailleurs justement remarquer qu'il serait invraisemblable que Dieu nous ait commandé d'obéir aux supérieurs, bons ou non [cf. 1 Pierre, 2,18 ; Rom. 13,5], en nous laissant dans l'incertitude de savoir s'ils sont véritablement nos chefs.

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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Vendredi 29 janvier 2010 5 29 /01 /Jan /2010 14:00

Par S. RAMIREZ - Trad. et NdT par P. GABARRA

CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE (suite)

 

1. La société est nécessaire au bien de l’homme (suite)

 

B. Ce qu’ajoute la théologie

 

a] Toutes les créatures rationnelles ou intellectuelles [y compris les anges et les saints] se constituent naturellement en société, selon leur genre

 

Toutes les créatures rationnelles ou intellectuelles se constituent naturellement en société, selon leur genre et selon leur état : les anges et les hommes, les "viateurs" et les "compréhenseurs" (1), les saints et les damnés. Les uns sont unis par l’amour et par le bien commun ; les autres sont agglutinés, rattachés, liés par la haine et le mal ou par le malheur commun. La réunion en société est la loi commune et naturelle de toute créature dotée d’intelligence.

 

La théologie enseigne que les saints, dans le ciel, vivent dans une société et une harmonie parfaites, ce bonheur vécu en commun constituant une partie intégrale de la béatitude totale et consommée (2). Tous les anges, tous les saints, dans leur multitude innombrable, sont étroitement unis à Dieu et entre eux par une charité parfaite, laquelle donne à chacun de jouir du bonheur des autres comme s’il s’agissait de son propre bonheur : « Aussi l’allégresse et la joie de tous les élus s’augmenteront-elles de la joie et de l’allégresse de chacun d’entre eux » (3).

 

Les anges eux-mêmes, avant d’être élevés à la béatitude surnaturelle achevée, étaient constitués en société parfaite, avec ses hiérarchies, ses ordres et ses choeurs (4). Cette loi leur était si naturelle que même les anges prévaricateurs, les démons, ne l’ont pas perdue (5). Ceux-ci conservent un chef, qui est la tête de tous les autres (6), ainsi que des pauvres hommes qui ont le malheur de se condamner (7). C’est une société de bandits, de criminels, soumise au régime despotique du prince des ténèbres. L’une des plus grandes peines de ce dernier est précisément de devoir commander à de tels hors-la-loi, et l’un des plus grands tourments de ces misérables, de ces malheureux, est de devoir être commandés par le plus criminel et le plus répugnant d’entre eux. La peine des condamnés serait moindre s’ils ne se trouvaient en une telle compagnie d’individus qui ne cessent de se haïr, de s’injurier et de se maudire (8). Le proverbe espagnol selon lequel « il vaut mieux être seul qu’en mauvaise compagnie » trouve ici son application parfaite [à suivre].

 

  Traduction et NdT : P. Gabarra ©  

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NOTES

(1) NdT : Le mot ”viateur” vient du latin viator, qui signifie : le voyageur. Il identifie la vie de l’homme à une marche qui se déroule dans le temps et le conduit vers sa Patrie, le ciel, où vivent les ”compréhenseurs, c’est-à-dire ceux qui, arrivés à leur terme, y jouissent de la vision de Dieu. A propos des premiers, saint Thomas parle de « l'état de voyageur sur terre » (3, q. 7, a. 6). Comme telle, cette conception est profondément enracinée dans la pensée chrétienne médiévale, où le pèlerinage - et en particulier celui de Saint-Jacques de Compostelle, qui a structuré l’Europe chrétienne - constitue l’expression physique et spirituelle la plus dense de cette marche. Le pèlerin, en effet, n’est pas seulement un voyageur; il est, au sens propre, un voyageur étranger qui parcourt une terre étrangère, en laquelle il ne fait que passer, en se purifiant en route, par l’ascèse et la prière, de ce qui l’éloigne intérieurement du terme de sa quête. Hermas (2ème s.), dans le Pasteur, rappelait à ses lecteurs : « Vous savez que vous habitez sur une terre étrangère, vous les serviteurs de Dieu. En effet, votre cité est loin de celle-ci » (Similitude I, 50,1). L'identification du croyant au voyageur, au pèlerin, a son image première dans l'histoire du peuple choisi de l'ancienne Alliance, en marche vers la Terre promise. Elle est essentielle à la vision chrétienne.


(2) Somme de théologie, 1-2, q. 4, a. 8 : « Si nous parlons de la félicité dans la vie présente, il faut dire avec le Philosophe [Aristote], que "l'homme heureux a besoin d'amis", non pour son utilité, car il se suffit à lui-même; ni pour sa délectation, puisqu'il possède en soi, du fait de l'activité vertueuse, la délectation parfaite; mais pour le bien de son action, c'est-à-dire pour avoir la possibilité de leur faire du bien, pour trouver du plaisir en voyant le bien qu'ils accomplissent, et pour être aidé par eux dans le bien que lui-même accomplit. L'homme a besoin en effet, pour agir vertueusement, du concours des amis, tant dans les oeuvres de la vie active que dans celles de la vie contemplative. Mais si nous parlons de la béatitude parfaite que nous posséderons dans la patrie, la société des amis n'y est pas nécessairement requise; car l'homme trouve en Dieu la plénitude de sa perfection. Toutefois, cette société amicale concourt à l'heureux épanouissement de la béatitude, ce qui fait dire à S. Augustin: "La créature spirituelle ne reçoit, pour être bienheureuse, que l'aide intérieure qui lui vient de l'éternité, de la vérité, de la charité du Créateur. Si l'on doit dire qu'elle reçoit une aide extérieure, peut-être la reçoit-elle seulement en ce sens que les élus se voient mutuellement et se réjouissent de former une société" » (trad. éd. du Cerf).


(3) Saint Thomas, Commentaire du Credo, article 12, n° 172 d). Réf. Du site docteurangélique.


(4) Somme de théologie, 1, q. 108


(5) Les propriétés naturelles demeurent intactes après le péché : naturalia post peccatum manent integra. NdT : « Ainsi que le dit Denys, les biens naturels sont demeurés intacts chez les anges pécheurs, en dépit de la très grande gravité de leur faute » (saint Thomas, sur les Sentences, L. II, dist. 34, q. 1, a. 5).


(6) Somme de théologie, 1, q. 109, a. 1-2


(7) Somme de théologie, 3, q. 8, a. 7 : « Lorsque des hommes, en commettant le péché, sont conduits à cette fin [se détourner de Dieu], ils tombent sous le régime et le gouvernement du Diable, et celui-ci peut être appelé leur tête ».


(8) Somme de théologie, 1, q. 109, a. 1-2

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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Benoit XVI
Lundi 25 janvier 2010 1 25 /01 /Jan /2010 12:41

Par S. RAMIREZ - Traduction de l'espagnol par P. GABARRA

CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE (suite)

 

1. La société est nécessaire au bien de l’homme (suite)

 

A.- Jusqu’où va la philosophie : la société, à laquelle l’homme est naturellement incliné, est nécessaire au développement de sa personnalité et à l’obtention de son bonheur naturel (suite)

 

c) L’homme isolé est dans un état d’indigence corporelle et spirituelle

Troisième raison.- Celle-ci se déduit des conditions de l’humanité dans l’état présent de la nature déchue.

♦ Les faiblesses corporelles de l’enfance, les maladies de la vieillesse, les infirmités de toutes sortes qui accompagnent l’homme à tout âge, rendent nécessaires l’association des uns et des autres, afin qu’ils s’aident mutuellement.

Les tout-petits ont besoin de leurs père et mère ; les grands-parents de leurs enfants ; les petits frères ont besoin de leurs aînés, et les malades des gens sains. Il ne peut être pourvu aux nécessités et aux infirmités corporelles par les seuls recours et la seule compétence de la famille. Une infinité de maux ne peuvent trouver remède qu’en dehors d’elle. Des remèdes plus scientifiques sont nécessaires, des cliniques bien équipées. L’hygiène, la chirurgie, ont dû sortir du champ et de la pauvreté familiale pour pouvoir secourir efficacement l’humanité souffrante par des concours et des compétences que seule pouvait procurer la cité, la société parfaite.

S’y ajoutent les services d’éclairage, de chauffage, d’alimentation, de vêtement, de voies de communication, de moyens de transport, de santé, dont le coût très élevé ne peut être assuré que par une société parfaite. La suppression de tous ces services rendrait la vie impossible, insupportable. Si de simples restrictions de lumière ou d’eau occasionnent tant de désagréments et tant de protestations, que l’on songe à ce que serait leur privation totale et celle des autres services.


Les nécessités de l’âme sont plus importantes encore, qui ne peuvent davantage êtres satisfaites hors de la société. Dans l’état présent de la nature déchue, l’homme naît mal incliné. Il se laisse porter facilement par ses sens, son tempérament, ses passions, son caractère. Dès l’enfance il a besoin d’éduquer ses instincts, ses inclinations, ses affections, son cœur, pour ne pas se comporter comme un fauve plutôt que comme un homme. La patience, l’abnégation, l’amour et les autres vertus d’une mère sont ici irremplaçables.

 

A la puberté, à l’adolescence, où la vie affective et son cortège de passions et d’impulsions véhémentes prennent souvent les proportions d’un tourbillon, d’un cyclone, d’une tempête, l’intervention des parents est encore plus nécessaire, particulièrement celle du père, pour les réduire à la raison par l’exemple et l’autorité, voire par le châtiment.


Malheureusement, le mauvais exemple d’autres jeunes ou de plus anciens, comme aussi les mauvaises fréquentations nouées avec des compagnons indociles et vicieux, peuvent conduire les jeunes gens à de tels excès que l’autorité paternelle n’y suffira plus. L’autorité publique d’une société parfaite doit alors intervenir, avec ses puissants moyens de coercition, pour ramener ces personnes à l’ordre ou, du moins, pour les mettre en prison afin de les empêcher de continuer à nuire impunément.


Ignorant par nature, l’homme répugne en outre, en général, aux apprentissages d’un art, d’un métier, d’une science quelconque par lesquels il puisse gagner sa vie et cultiver son intelligence. Il doit y être aidé par l’instruction et par la stimulation de ceux qui la possèdent. Le cercle familial n’y suffit pas, qui n’a ni le loisir ni la compétence pour y pourvoir totalement. Là encore, la société parfaite est nécessaire pour dépouiller l’homme de son ignorance et lui permettre d’acquérir une culture suffisante de l’intelligence, grâce à de très coûteuses installations d’écoles, d’instituts, d’universités. « Pour acquérir la science, l’aide apportée par la compagnie d’autres sages est d’un grand secours, parce que ce que l’un ignore, l’autre le sait (1) ».

 

Il en est de même pour les vertus morales, en particulier celle de religion (2). Celle-ci suppose en effet la connaissance du vrai Dieu. Elle postule, dans sa fonction primordiale de dévouement fidèle et total au service de la Divinité, une rectification effective de toute la vie morale. Or ceci est extrêmement difficile pour un homme qui serait séparé de la vie sociale et de la tradition religieuse qui y est ou peut y être conservée.

 

L’histoire et la théologie démontrent que, dans la condition actuelle de notre nature, l'acquisition de cet ensemble d’idées morales et religieuses, dont la fonction est d'orienter et de gouverner la vie humaine par rapport à sa véritable fin naturelle, est moralement impossible pour l'immense majorité des hommes par leurs seules forces naturelles. Peu en sont capables, et encore, avec beaucoup de temps, après de grands efforts et non sans mélange de nombreux doutes et de bien des erreurs (3).

 

En société, on peut y remédier, bien que la Révélation divine soit toujours moralement nécessaire pour que tous les hommes, depuis l’enfance et avec une certitude totale, puissent orienter leur vie morale et religieuse sur des chemins sûrs (4)

 

d) Les hommes ont besoin de se regrouper pour défendre les biens matériels et spirituels obtenus au long des siècles par leurs efforts

 

Il convient enfin de ne pas oublier que tous ces biens matériels et spirituels, d’ordre culturel, moral et religieux, fruits de tant d’efforts conjugués au long des siècles, dans l’unité dans une société parfaite, peuvent être menacés du jour au lendemain par l’irruption d’autres groupes humains, barbares ou envieux. Pour écarter ce danger et défendre de si précieux trésors, il est indispensable de disposer d’une puissance défensive proportionnée, que seule une société parfaite et organisée peut mettre en place, en raison de son coût très élevé. Le risque de guerre a, de tous temps, été le plus grave. Dans l’état d’innocence, de tels dépenses et de tels déploiements de force n’auraient pas été nécessaires, parce qu’il n’y aurait eu ni guerre, ni risque de conflit [à suivre]

© Traduction et notes P. Gabarra


On peut trouver ce texte, dans sa traduction suivie, sur les Archives d'Hermas

Dans le menu "Grands textes - Ramirez - bien commun" 

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NOTES

(1) Thomas d’Aquin, Contra impugnantes Dei cultum et religionem, c. 3, n° 53, Opuscules théologiques, t. II, éd. Spiazzi, o.p., Turin 1954, p. 17. NdT : Le Prof. J. Mesnard, sur le site docteurangelique, traduit ainsi l'ensemble de ce passage : « (...) dans toutes les occupations qui peuvent être exercées par plusieurs, les rapports avec plusieurs sont très utiles. Ainsi, Pr 18, 19 : Un frère qui est aidé par son frère est comme une ville fortifiée, et Qo 4, 9 : Mieux vaut être deux qu’un seul, car ils profitent ainsi de leur association. Mais surtout pour l’acquisition de la science, les rapports avec plusieurs qui étudient ensemble sont très utiles, car parfois l’un ignore ce que l’autre trouve et qui lui est révélé ».

(2) NdT : « La justice est la vertu morale qui consiste dans la constante et ferme volonté de donner à Dieu et au prochain ce qui leur est dû. La justice envers Dieu est appelée " vertu de religion "» (Catéchisme de l'Eglise catholique, n° 1807). La religion, dit saint Thomas, est la vertu qui nous porte à rendre à Dieu, en tant que premier principe (2-2, q. 81, a. 3), le culte qui lui est dû (2-2, q. 81, a. 5). En cela elle relève de la justice, quoique d'une justice imparfaite puisqu'il est impossible de rendre à Dieu ce que nous avons reçu de lui. Que rendrai-je au Seigneur pour ce que j'ai reçu de Lui ? Une justice pleine, cependant, dans la mesure où elle porte à vivre dans l'action de grâce des dons reçus, et à honorer, notamment par les actes de culte, Celui dont nous les avons reçus.

(3) NdT : Saint Thomas explique que la Révélation divine était nécessaire au salut de l'homme pour plusieurs raisons. D'abord parce que l'homme est destiné par Dieu à atteindre une fin [essentiellement surnaturelle] qui dépasse infiniment la compréhension de son esprit. « Or il faut qu'avant de diriger leurs intentions et leurs actions vers une fin, les hommes connaissent cette fin ». En outre, parce que même pour les vérités accessibles à la raison, « la vérité sur Dieu atteinte par la raison n'eût été le fait que d'un petit nombre, elle eût coûté beaucoup de temps, et se fût mêlée de beaucoup d'erreurs. De la connaissance d'une telle vérité, cependant, dépend tout le salut de l'homme, puisque ce salut est en Dieu. Il était donc nécessaire, si l'on voulait que ce salut fût procuré aux hommes d'une façon plus ordinaire et plus certaine, que ceux-ci fussent instruits par une révélation divine » (Somme de théologie, 1, q. 1, a. 1). Et encore : « Il est nécessaire à l'homme de recevoir par la foi, non seulement des vérités qui dépassent la raison, mais aussi des vérités connaissables par la raison. Et ceci pour trois motifs. 1° Afin que l'homme parvienne plus vite à la connaissance de la vérité divine. Car la science à laquelle il appartient de prouver que Dieu existe, et d'autres choses du même genre au sujet de Dieu, est proposée aux hommes en dernier lieu, beaucoup d'autres sciences étant présupposées. Ainsi ce serait seulement très tard dans sa vie que l'homme parviendrait à la connaissance de Dieu. 2° Afin que la connaissance de Dieu soit plus répandue. Beaucoup en effet ne peuvent progresser dans l'étude de la science, soit parce qu'ils ont l'esprit lent, soit parce qu'ils sont pris par d'autres occupations et par les nécessités de la vie temporelle, soit encore parce qu'ils n'ont pas le désir de s'instruire. Ces gens seraient entièrement privés de la connaissance de Dieu si les choses divines ne leur étaient proposées par mode de foi. 3° Pour avoir la certitude. La raison humaine est en effet très insuffisante en matière de réalités divines; il y a de cela un indice dans le fait que les philosophes qui ont scruté les réalités humaines par une recherche rationnelle se sont trompés sur beaucoup de points et ont eu des opinions opposées. Donc pour qu'il y ait parmi les humains une connaissance sur Dieu qui soit indubitable et certaine, il fallait que les réalités divines leur soient transmises par mode de foi, comme étant dites par Dieu qui ne peut mentir » (2-2, q. 2, a. 4, trad. Ed. du Cerf).

(4) Cf. Somme contre les Gentils, L. 1, chap. 4. NdT : Thomas d'Aquin souligne ici, par une démarche inverse, les trois inconvénients majeurs qu'il y aurait si les vérités même naturelles sur Dieu accessibles à la raison étaient abandonnées à la seule recherche de cette dernière, sans être enseignées par la Révélation. 

a) Le premier est que peu d'hommes jouiraient, de fait, de la connaissance de Dieu, et ce pour trois raisons : 1° parce que certains sont empêchés de mener des études fructueuses à cause des « mauvaises dispositions de leur tempérament » ; 2° ensuite, parce que beaucoup sont contraints de s'occuper des choses temporelles, en sorte qu'il n'ont pas le loisir de se livrer à une étude aussi élevée ; 3° enfin, d'autres sont empêchés tout simplement par la paresse. Saint Thomas ajoute cette remarque, à bien des égards éclairante, qui exprime à la fois un désaveu [pour notre temps] des études théologiques menées sans philosophie et sa tristesse du dédain dans lequel la plupart tiennent une recherche si haute : « La connaissance de tout ce que la raison peut découvrir de Dieu exige au préalable des connaissances nombreuses. C'est presque toute la réflexion philosophique, en effet, qui se trouve ordonnée à la connaissance de Dieu. Telle est la raison pour laquelle la métaphysique consacrée à l'étude des choses divines occupe chronologiquement la dernière place dans l'enseignement des disciplines philosophiques. On ne peut donc se mettre à la recherche de cette vérité divine qu'avec beaucoup de travail et d'application Ce travail, bien peu veulent l'assumer pour l'assumer pour l'amour de la science, dont Dieu pourtant a mis le désir au plus profonde de l'esprit des hommes ».

b) Le deuxième est que les hommes qui parviendraient à connaître ces vérités ne le feraient que difficilement et après beaucoup de temps. A cause de l'élévation de la matière, des connaissances et de la maturité qu'elle réclame. « Si donc, pour connaître Dieu, s'ouvrait la seule route de la raison, le genre humain demeurerait dans les plus profondes ténèbres de l'ignorance; la connaissance de Dieu qui contribue souverainement à rendre les hommes parfaits et bons ne serait le partage que d'un petit nombre, et pour cela même après beaucoup de temps ». On ne peut manquer d'observer ceci : Thomas d'Aquin s'exprime en un cadre chrétien, qui reçoit publiquement la Révélation. Sa réflexion, méditée en notre temps d'apostasie publique et privée, permet ici de comprendre l'état d'un monde livré à ses seules et pauvres lumières. Selon les mots du cardinal Ratzinger, une « société agnostique athée se perd dans l’indétermination et se trouve alors désespérément livré à la merci des forces du mal » (Conf. à Caen, 1994).

c) La troisième est que l'acquisition de ces connaissances serait entachée d'une multitude d'erreurs. A cause de la faiblesse de l'intelligence à juger, qui ne pourrait jamais exclure le doute de ses conquêtes, et de l'influence de l'imagination et de la sensibilité. « Il était donc nécessaire de présenter aux hommes, par la voie de la foi, une certitude bien arrêtée et une vérité sans mélange, dans le domaine des choses de Dieu. La divine miséricorde y a pourvu d'une manière salutaire en imposant de tenir par la foi cela même qui est accessible par la raison, si bien que tous peuvent avoir part facilement à la connaissance de Dieu, sans doute et sans erreur » (Trad. des Ed. du Cerf).


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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Benoit XVI
Mardi 12 mai 2009 2 12 /05 /Mai /2009 06:45

Par Trad. P. Gabarra
CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE (suite)

1. La société est nécessaire au bien de l’homme (suite)

A.- Jusqu’où va la philosophie : la société, à laquelle l’homme est naturellement incliné, est nécessaire au développement de sa personnalité et à l’obtention de son bonheur naturel (suite)


b] De tous temps, et en tous lieux, les hommes ont formé des sociétés organisées

Deuxième raison.- Quand une chose se produit toujours et partout, c’est le signe évident qu’elle répond à une inclination et à une loi naturelle. Ce qui est violent, contre nature, est toujours rare ; en revanche, ce qui est naturel a lieu toujours, ou presque toujours, et les cas isolés, qui se produisent ici ou là, ne font que confirmer la règle commune. Il est naturel que la graine convenablement semée et cultivée dans une terre fertile germe, se développe et fructifie, même s’il arrive, en raison d’empêchements particuliers, que des graines ne germent pas, que des tiges ne se développent pas ou que des épis ne mûrissent pas ou se perdent.

Or l’ethnologie et l’histoire nous montrent que l’homme, de tous temps et sous toutes les latitudes, a formé des noyaux compacts et suffisamment développés pour constituer une société civile parfaite, avec leurs lois ou leurs coutumes, ainsi qu’avec une autorité qui leur correspondait. Il n’était pas nécessaire pour cela que les individus qui les composaient fussent des millions, ou seulement même des milliers. Il suffit qu’ils aient constitué ce que le langage classique appelle une cité : une polis pour les grecs, une civitas pour les romains. Le concept et la réalité ne répondent pas à un critère mathématique. Ils admettent une infinité de formes et de degrés.

c) L’homme isolé est dans un état d’indigence corporelle et spirituelle

Troisième raison.- Celle-ci se déduit des conditions de l’humanité dans l’état présent de la nature déchue.

♦ Les faiblesses corporelles de l’enfance, les maladies de la vieillesse, les infirmités de toutes sortes qui accompagnent l’homme à tout âge, rendent nécessaires l’association des uns et des autres, afin qu’ils s’aident mutuellement.

Les tout-petits ont besoin de leurs père et mère ; les grands-parents de leurs enfants ; les petits frères ont besoin de leurs aînés, et les malades des gens sains. Il ne peut être pourvu aux nécessités et aux infirmités corporelles par les seuls recours et la seule compétence de la famille. Une infinité de maux ne peuvent trouver remède qu’en dehors d’elle. Des remèdes plus scientifiques sont nécessaires, des cliniques bien équipées. L’hygiène, la chirurgie, ont dû sortir du champ et de la pauvreté familiale pour pouvoir secourir efficacement l’humanité souffrante par des concours et des compétences que seule pouvait procurer la cité, la société parfaite.

S’y ajoutent les services d’éclairage, de chauffage, d’alimentation, de vêtement, de voies de communication, de moyens de transport, de santé, dont le coût très élevé ne peut être assuré que par une société parfaite. La suppression de tous ces services rendrait la vie impossible, insupportable. Si de simples restrictions de lumière ou d’eau occasionnent tant de désagréments et tant de protestations, que l’on songe à ce que serait leur privation totale et celle des autres services.

(à suivre)
Traduction © hermas
L'intégralité de la traduction en cours peut-être consultée sur http://hermas.fr.nf

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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Benoit XVI
Vendredi 8 mai 2009 5 08 /05 /Mai /2009 15:00

Par Trad. & commentaires P. Gabarra
Trouvez l'intégralité de cette traduction, en cours, sur le site hermas.fr.nf



CH III.– LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE (suite)


1. La société est nécessaire au bien de l’homme (suite)

A. Jusqu’où va la philosophie : la société, à laquelle l’homme est naturellement incliné, est nécessaire au développement de sa personnalité et à l’obtention de son bonheur naturel


Commençons par la société naturelle parfaite, ou politique. L’homme y est naturellement incliné. Elle est naturellement nécessaire au développement complet de sa personnalité naturelle et à l’obtention de son bonheur naturel, en cette vie comme en l’autre.

a] Le désir de perfection humaine ne peut être satisfait que dans la communication sociale

Différentes raisons permettent d’établir cette inclination naturelle de l’homme à la société civile (ou politique) parfaite.

La première, fondamentale, est que tout homme est naturellement incliné à son bonheur. Nul ne désire autre chose que d’être heureux.

Il ne se trouve personne qui ne désire être heureux et qui n’ait naturellement en horreur la misère et le malheur. C’est là un fait indiscutable, d’expérience universelle.

Or, tel qui désire naturellement un tout désire naturellement aussi les parties dont il se compose, et sans lesquelles ce tout ne peut pas subsister. De la même manière, celui qui désire naturellement atteindre une fin déterminée, désire naturellement aussi les moyens essentiels, et de soi nécessaires, qui y conduisent.  L’un est nécessairement inclus dans l’autre.

Le bonheur inclut, comme partie essentielle, ou comme présupposé nécessaire, l’être, l’exister. En effet, celui qui n’est pas, qui n’existe pas, qui ne vit pas, ne peut pas être heureux. L’inclination à l’être, l’amour de l’être, de la vie, est aussi naturellement enraciné dans la nature humaine que l’est le désir du bonheur.

Encore faut-il préciser qu’il ne s’agit pas d’un être quelconque, ni d’une vie quelconque. Il s’agit d’un être parfait, total, d’une vie épanouie et pleine. Parce que, par hypothèse, l’homme heureux est celui à qui rien ne manque, et qui possède tout. Par conséquent, le désir d’être en toute perfection, selon son corps et son âme, sans aucun manque de membre ou de faculté, comme il advient chez un boiteux, un manchot, un sourd, un borgne ou un dément, est également inclus dans le désir naturel du bonheur. Dans cette mesure, il lui est tout aussi naturel.

Bien plus. Le développement achevé de tout l’homme, de son corps comme de son âme, est inclus dans l’être complet, intégral et achevé, et dans la vie parfaite. Plénitude et intégrité de la vie humaine. A proprement parler, on ne peut pas dire d’un enfant, d’un primitif, d’un vieillard décrépi, d’un infirme ou d’une personne méchante qu’ils sont heureux. Dans le désir naturel d’être heureux, ces défauts sont naturellement exclus, tandis que sont incluses les perfections opposées. L’homme, par conséquent, désire naturellement être un homme complet, avec toute la plénitude d’humanité qui est incluse dans une vie heureuse : être adulte, en bonne santé, épanoui, sage, bon. Tout homme désire naturelle savoir et être bon, même s’il se trompe parfois dans la détermination concrète de ce qu’il doit connaître et de ce qu’il doit faire pour être, en réalité, sage et vertueux.

Finalement, on ne peut être et vivre comme un homme complet et parfait que dans la société humaine parfaite ou politique. On ne peut être vraiment sage sans rapport à la sagesse d’autrui, si l’on ne communique pas avec ses semblables, si l’on ne s’enrichit pas de leurs apports. On ne peut être vraiment bon si cette bonté ne se traduit pas en œuvres de bienfaisance (1)  à l’égard de nos semblables : le bien, de soi, est expansif, communicatif. Faire le bien est le propre de l’homme bon.

L’homme est naturellement communicatif. Par nature, il est doué de la faculté de parler, et la parole est nécessairement ordonnée à un interlocuteur. Nous parlons spontanément avec les animaux : avec le chien, le chat, le cheval, même s’ils ne nous rendent pas la pareille. C’est pourquoi il nous manque quelque chose dans ce genre de relations. Un homme seul, un solitaire, s’il ne parle pas avec Dieu, comme un héros ou un saint, s’ennuie, tombe malade, s’abrutit. Recherchant naturellement ses semblables, l’homme cesserait d’en être un s’il ne vivait avec eux en société. Son bonheur ne peut être complet s’il ne le communique aux autres, en leur compagnie, dans une amitié parfaite. Un repas bien partagé a meilleure saveur ; le bonheur partagé entre amis est bien plus délectable et plus complet (2).

Cela ne fait donc pas de doute. L’inclination de l’homme à s’unir aux autres et à former avec eux une société civile parfaite, pleinement suffisante au développement complet de sa personnalité naturelle humaine, est incluse et enveloppée dans son désir et son inclination au bonheur (3).



(à suivre)
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© TRADUCTION, NOTES ET COMMENTAIRES

(1) NdT : Le P. Ramirez parle « d’œuvres de charité et de bienfaisance », mais nous préférons ne retenir que ce dernier terme pour éviter toute équivoque puisque l’auteur se situe ici d’un point de vue uniquement philosophique. L’idée développée n’y perd rien.

(2)
NdT : Au sommet, si l'on peut dire, des exigences naturelles de l'homme à vivre en société, il y a le désir de communier avec ses semblables dans l'amitié. Significativement absente des discours politiques contemporains, l'amitié occupe en revanche une place capitale pour les Anciens. Aristote, pour ne citer que lui, a consacré à l'amitié les plus belles pages de l'Ethique à Nicomaque [L. VIII, cf. Trad. Gauthier et Jolif, Paris, Ed. B. Nauwerlaerts, 1970, t. I, pp. 212-275]. « Sans amis, qui voudrait de la vie, dût-il être comblé de tous les biens ? » (Loc. cit., p. 212). Rien n'est plus nécessaire à la vie, dit-il. Elle aide les jeunes gens, secourt les vieillards et les faibles, porte les uns et les autres à de belles actions et elle est si belle elle-même ! Il est éclairant de remarquer que c'est au sujet de l'amitié qu'Aristote étudie les différentes formes de gouvernement. Car l'amitié est également politique pour lui, puisqu'elle est humaine. Elle conduit les hommes à s'assembler, mais c'est aussi elle qui fait le ciment vivant du corps social constitué, de la famille à la cité, et il n'est de récompense plus élevée pour un prince ici-bas que d'être aimé de ses sujets. Singulière leçon pour notre temps, où la vie politique se nourrit des rivalités partisanes qui dressent régulièrement une partie d'un peuple contre une autre.

Vitoria, reprenant cette idée dans son étude du pouvoir, dit qu'à supposer même que l'homme puisse se suffire à lui-même, sans société, ce que toute la tradition à laquelle il se rattache exclut résolument, sa vie ne serait qu'un fardeau triste et désagréable (Leçon sur le pouvoir politique, p. 42, n. 4). Reprenant une idée magnifique, chère à Cicéron [L'amitié, XXII, 88], il ajoute que nous pourrions bien monter jusqu'au ciel pour y contempler tout l'univers et la beauté du firmament, tout cela ne nous servirait de rien si nous n'avions ne fût-ce qu'un seul ami à qui faire partager notre bonheur (Op. cit., p. 42, n. 4). La nature n'aime pas plus la solitude que le vide. L'expérience montre dans les comportements humains, chez ceux du moins qui ne se conduisent pas comme des « bêtes sauvages » (Op. cit. p. 43, n. 4), une inclination profonde à aimer et à être aimé. On en voit la preuve dans cette solidarité respectueuse qui unit les hommes dignes de ce nom, au-delà de leurs divergences réputées les plus indéracinables, au spectacle mystérieux et terrible de la souffrance et de la mort. Là, sans fard ni artifice, la nature parle à la nature et dément, par une éloquence qui se passe de tout discours, le cri absurde et cruel de Hobbes selon lequel l'homme ne serait qu'un loup pour ses semblables.

(3) Cf. De Regno, l. 1, c. 2, nn. 2-3, ed. cit. pp. 222-223.
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Dimanche 3 mai 2009 7 03 /05 /Mai /2009 09:30

Par Trad. et comment. P. Gabarra
CH III – LE BIEN COMMUN, LOI SUPREME ET PRINCIPE SPECIFICATEUR DE LA SOCIETE PARFAITE

1. La société est nécessaire au bien de l’homme


 Parmi les moyens les plus nécessaires et les plus efficaces dont dispose l’homme pour atteindre ce bonheur ou cette félicité, figure la vie en une société “parfaite”, c'est-à-dire en une société qui soit à ce point suffisante en biens et en ressources qu’elle lui permette de développer pleinement sa personnalité naturelle d’homme et sa personnalité surnaturelle de fils de Dieu. La société naturelle parfaite, ou politique, ordonnée au développement plénier de la personnalité naturelle de l’homme, et donc à son bonheur naturel, c’est l’Etat (1). La société surnaturelle parfaite, ordonnée au développement complet de la personnalité surnaturelle de l’homme et, par conséquent, à l’obtention de son bonheur éternel et surnaturel, c’est l’Eglise.
© Traduction et commentaires
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NOTES ET COMMENTAIRES

(1) NdT : Il faut s'arrêter sur le problème, très important, posé ici par l'usage du mot "Etat". Cet usage présente plusieurs difficultés qu'il est nécessaire de mettre en lumière.

Première difficulté : « Lorsque nous essayons, avec G. Burdeau, de percevoir la réalité qui s'abrite derrière ce que la terminologie courante appelle l'Etat, notre pensée est immédiatement sollicitée en un infinité de directions » (Traité de science politique, Paris, LGDJ 1949, t. II, p. 131, n. 92). L'Etat signifie d'abord spontanément - aujourd'hui - les pouvoirs publics, avec leurs organes d'administration et de gouvernement. C'est ainsi que l'on parle, par exemple, du budget ou de l'action de l'Etat. Mais il peut signifier aussi l'équivalent du "status" des anciens juristes, pour désigner l'agencement, l'ordre institutionnel ; on parle ainsi d'un Etat de droit, d'un Etat unitaire ou fédéral. Vitoria, par exemple, fait usage de ce sens quand il parle (sans majuscule il est vrai) de « l'état de la république » (De iure belli, Relecciones teologicas, Madrid BAC 1960, p. 821, n. 5). Le terme peut recevoir d'autres acceptions encore, plus ou moins extensives, incluant par exemple des données territoriales, comme lorsqu'on dit de la France qu'elle est un Etat ou lorsqu'on parlait jamais des Etats de son roi. On le voit, l'imprécision du concept n'est pas faite pour en rendre la saisie facile. Il faut donc bien souligner que, dans la pensée de ceux qui y recourent pour exposer ou traduire la pensée des médiévaux, le terme d'Etat désigne deux éléments : premièrement, la partie formelle de la société politique parfaite, c'est-à-dire le pouvoir ; secondement, et par dérivation, tout le corps social complet et indépendant, incluant à la fois - à la grande différence de l'acception contemporaine, avec les séparations profondes qu'elle provoque - gouvernants ET gouvernés. Le mot Etat est alors exactement synonyme de société politique. C'est ainsi que l'entend ici le P. Ramirez.

Deuxième difficulté : saint Thomas fait observer que « la dénomination d'une chose se prend de la forme qui lui donne son espèce » (in Perih., lect. 6, n. 9). Logiquement, donc, le mot Etat doit signifier premièrement le pouvoir avant de signifier la société politique. Mais non pas n'importe quel pouvoir : le pouvoir  comme principe formel de la société, et non pas comme organe d'administration et de gouvernement, et moins encore comme mécanisme de contrainte. Or c'est ce sens organique, matériel, qui prévaut dans les mentalités modernes à l'énoncé du mot "Etat". Le pouvoir, pour l'homme moderne prend un grand "P", comme le mot Etat. C'est un "quelque chose" ou c'est quelqu'un avant d'être un principe d'organisation et d'unité. Il y a lieu de craindre que l'usage du mot Etat n'oriente la réflexion que vers un aspect relativement secondaire du pouvoir, à savoir celui de son organisation institutionnelle.

Troisième difficulté
: l'ambivalence du mot "Etat", qui peut signifier sous un même terme le pouvoir [ou le Pouvoir modernement perçu] comme il peut signifier la société politique, risque d'introduire des contresens dans la lecture des auteurs scolastiques ou de leurs disciples. Ainsi, si l'on dit que le sujet du pouvoir est l'Etat, que désigne ici ce mot ? L'Etat-Pouvoir ou l'Etat-société ? Dans la conception "corporative" des médiévaux ou de la doctrine sociale de l'Eglise elle-même, la nuance n'est pas sans conséquence. Un exemple permettra de mieux saisir ce risque de confusion. Reproduisant le passage où François de Vitoria, dans sa Leçon sur le pouvoir politique, évoque le cas de rois qui violeraient leurs propres lois, le Prof. Barbier le traduit en ces termes : « Ils commettent une injustice envers l'Etat et tous les autres citoyens s'ils ne participent aux charges (...) alors qu'ils font partie eux-mêmes de l'Etat » (Paris, Vrin 1980, p. 73, n. 21). La difficulté, nous semble-t-il, apparaît d'elle-même : quel est cet Etat ? Le respect de la lettre de Vitoria permet d'éviter cette inutile hésitation. Le maître de Salamanque écrit en effet : « (...) facit iniuriam reipublicae et reliquis civibus, si, cum ipse sit pars reipublicae, non habeat partem oneris » (in h.l. Releciones teológicas, Madrid BAC 1960, p. 191). C'est-à-dire : le roi
« porte préjudice à la "république" [la société politique] et aux autres citoyens s'il ne supporte pas sa part des charges de cette république, alors qu'il en est lui-même une partie ».

Quatrième difficulté : le risque de confusion est accru par le fait que le mot "Etat" est historiquement lié à une conception de la société et du pouvoir étrangère à celle des médiévaux et, en grande part, à celle de la doctrine sociale catholique.  Dans la pensée médiévale classique, en effet, le rapport de la société au pouvoir est d'abord un rapport NATUREL, à l'image de celui qui lie le corps à l'âme. C'est, en outre, un rapport immanent. Par voie de conséquence, le prince ou le chef de gouvernement médiéval appartient à la société et, s'il y occupe la première place, il ne s'en dégage pas au point d'en être séparé. Ainsi Vitoria, par exemple - qui demeure un médiéval même s'il s'exprime au XVIème siècle - dit que « tout prince [tout gouvernant] est au-dessus de la république [société politique] tout entière », mais « qu'il est cependant une partie de la république » (commentaire sur la Somme de théologie de s. Thomas, in I.II, q. 96, a. 5 n. 5, Madrid, édition préparée par V. Beltrán de Heredia, CSIC, 1952, p. 37). Membre de ce corps social, le prince-gouvernant doit d'ailleurs, à sa manière certes, en supporter les charges et se soumettre à la force directive de ses lois (cf. Vitoria, Leçon sur le pouvoir politique, p. 73, n. 21).

L'Etat moderne, en revanche, qui émerge semble-t-il définitivement au XVIème s., dans un climat de crise et de dislocation sociale, apparaît comme une entité ARTIFICIELLE. A. Antonacopoulos attribue à Machiavel d'avoir fixé et popularisé la signification moderne du mot "Etat" [cf. La théorie de l'Etat chez Platon et Aristote, thèse, Université de Paris I (1974 ?), t. 1, introd. p. 3]. C'est, comme dit Burckart,
« une création calculée, voulue ; comme une machine savante », dont le fonctionnement est destiné à assurer la cohésion sociale, comme ab extrinseco, par « le calcul raisonné de tous les moyens » (Cité par J.A. Maravall, La philosophie politique espagnole au XVIIème s., Paris Vrin 1955, c. IX, p. 294).

L'utilitarisme sous-jacent à cette construction de l'Etat-Machine a contribué largement à "réifier" le pouvoir pour faire de l'Etat-Pouvoir, dans le monde contemporain, et l'idéologie aidant, un objet de culte ou de haine. Dans cette perspective, cet Etat-Pouvoir donne l'impression d'être séparé du corps social, et cette séparation est psychologiquement vécue comme telle, quotidiennement, par les citoyens. La raison ordonnatrice qui fait la trame de la conception traditionnelle de la société y perd ses droits et la raison d'Etat dominatrice y conquiert les siens. Indice très net de cette évolution : la prétention des Princes modernes, dans l'histoire des monarchies, à ne bientôt plus être assujettis aux lois que dans les limites de leur bon vouloir. Cerdán de Tallado notera, au début du XVIIème siècle, que les auteurs distinguent deux pouvoirs chez les rois :
« L'un ordinaire, l'autre absolu ; l'un réglé sur la raison et la justice ; l'autre absolu, libre et laissé à son bon plaisir » (Maravall, Op. cit., c. V, p. 171). Etonnante mais bien significative distinction, qui sépare ce bon plaisir du rationnel et du juste.

L'ensemble de ces difficultés montre assez, nous semble-t-il, que le maniement du mot "Etat" est délicat, et qu'il faut faire un effort de discernement, quand on le rencontre, comme dans la présente étude, pour distinguer ce qui désigne la communauté politique et ce qui désigne la
« machine savante ».
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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /Avr /2009 14:10

Par Trad. P. Gabarra

CHAPITRE II – L’ETRE ET LA FIN DE L’HOMME, FONDEMENTS DE LA CONCEPTION THOMISTE DU BIEN COMMUN (suite)


2. Principes téléologiques (suite)


B.- Ce qu'ajoute la théologie : la vision intuitive de Dieu, par un amour de charité surnaturelle, est la fin ultime de l'homme

 

La théologie approuve ce jugement de la philosophie. Elle le complète, cependant, par de nouvelles lumières et de nouveaux éléments.

 

Comme fils de Dieu et frère du Christ, l'homme est destiné à une béatitude supérieure, surnaturelle, qui consiste en la vision intuitive de Dieu, et en un amour correspondant de charité consommée et transformante. Une connaissance et un amour infiniment supérieurs à ceux que peuvent avoir naturellement l'homme, l'ange ou quelque créature imaginable que ce soit, si haute et si élevée soit-elle, et qu'aucune puisse seulement entrevoir ou soupçonner : « Ce que l'œil n'a pas vu, ce que l'oreille n'a pas entendu, ce qui n'est pas monté au cœur de l'homme, tout ce que Dieu a préparé pour ceux qui l'aiment » (1 Cor. 2,9).

 

Le désir et l'effort naturels de notre âme et de notre esprit sont assumés et sublimés dans le désir et l'élan surnaturels que donne la grâce, principalement dans l'état actuel de la nature déchue et blessée de l'homme, lequel a besoin de la grâce à un double titre, en tant qu'elle guérit, et en tant qu'elle élève (1). En cet état actuel, ces capacités, ces aspirations, ces attentes, ces désirs, ces efforts sont très supérieurs à ceux que connaîtrait l'homme dans un état de pure nature. Les difficultés de l'homme et son besoin du secours de la divine grâce sont redoublés à cause du péché originel, que chacun contracte, et des péchés personnels, que nous commettons tous à des degrés divers.

 

Le bonheur suprême n'est pas de cette vie, mais de la vie future, en laquelle notre corps ressuscitera et se revêtira d'immortalité, pour que tout l'homme jouisse de Dieu (1 Cor. 15, 53-54).

 

Le sens profond, la raison d'être ultime de la vie présente, individuelle ou sociale, est d'être une aspiration, une attente, une préparation au bonheur éternel et surnaturel. La théologie nous donne le nom de viateurs. Elle nous décrit comme des pèlerins qui marchent et s'acheminent vers la vie éternelle en Dieu : « Nous n'avons pas ici-bas de cité permanente, mais nous recherchons celle de l'avenir » (Héb. 13,14). Tout doit être ordonné à cette fin et doit être considéré comme un moyen d'y parvenir.

 

L'Eglise a exprimé magnifiquement cette vérité dans la collecte (2) du premier dimanche après l'octave de la Trinité (3) : « Oh, Dieu, protecteur de ceux qui espèrent en toi, sans lequel rien ne vaut et nulle chose n'est sainte ! Multiplie sur nous ta miséricorde, afin que, gouvernés et conduits par toi, nous passions au milieu des biens du temps présent sans perdre ceux de l'éternité ».

 

Pie XI l'a condensée dans cette synthèse : « Selon la doctrine chrétienne, l'homme, naturellement social, a été placé en ce monde pour que, vivant en société et sous une autorité dérivée de Dieu, il cultive et développe toutes ses facultés à la louange et à la gloire de son créateur ; et ainsi, remplissant fidèlement les devoirs de sa profession ou de sa vocation, il acquière le bonheur temporel et mérite la béatitude éternelle (4) ».

 

Tels sont les matériaux, telles sont les pierres dont se compose la société politique chrétienne.

 

Une politique digne de ce nom, principalement s'il s'agit d'une politique chrétienne, doit tenir compte de ces vérités et les respecter scrupuleusement. Elle ne doit permettre ni qu'elles soient mises de côté, ni surtout qu'elles soient piétinées.

Traduction Hermas.info ©
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Notes et commentaires

(1) Cf. 1, q. 62, a. 2 ad 2 : « On appelle difficile, pour un être, ce qui dépasse sa puissance. Mais cela peut s'entendre de deux façons. En un premier sens, l'entreprise à tenter dépasse les forces naturelles de la puissance. Dans ce cas, si celle-ci peut être aidée de quelque façon, on dit que l'entreprise est difficile; s'il n'y a aucun secours possible, on dit que l'entreprise est impossible. C'est ainsi qu'il est impossible à l'homme de voler. Au second sens, la difficulté ne vient pas de na nature même de la puissance, mais d'un empêchement qui lui est adjoint. Ainsi l'ascension n'est pas contraire à la nature de la puissance motrice  de l'âme, puisque l'âme, pour autant qu'il est en elle, est capable de mouvoir le corps en quelque direction que ce soit. Mais la lourdeur du corps est un obstacle à l'ascension, et de là vient qu'il est difficile à l'homme de s'élever. Or il est difficile à l'homme de se tourner vers la béatitude suprême, d'abord parce qu'elle surpasse sa nature, et ensuite parce qu'il trouve un obstacle dans la corruption du corps et la viciation du péché (...) ».

NdT : sur cette question capitale du rapport de la nature à la grâce et au salut, on se reportera à 1-2, q. 109 a. 2 : « (...) Dans l'état de nature corrompue, l'homme est impuissant, même en ce qui regarde sa nature, et il ne peut, même par ses forces naturelles, accomplir tout le bien qui lui est proportionné ». Dans cet "état", il a besoin de la grâce à un double titre :  « D'abord pour être guéri, ensuite pour accomplir le bien surnaturel, lequel est le bien méritoire ».  Le Concile de Trente enseigne que Dieu seul est la cause efficiente du salut, lui qui, « dans sa miséricorde, lave et sanctifie gratuitement » (Décret sur la justification, Denzinger, Ed. du Cerf 1996, n. 1515, p. 417)

(2) NdT : Voici la définition de ce terme donnée sur le site de l'Eglise catholique de France : « du latin colligere, rassembler. Première des trois oraisons de la messe. Le prêtre invite les fidèles à prier, en silence, pendant quelques instants, pour exprimer intérieurement leurs intentions. Cette oraison est appelée collecte parce qu’elle se dit au nom de tous les fidèles réunis et de la communauté chrétienne. L’assemblée répond par l’«Amen» qui est l’acte de consentement du peuple à l’œuvre de Dieu et d’adhésion aux prières du célébrant ».


(3) NdT : le P. Ramirez donne évidemment ici la formule contenue dans ce qu'il est aujourd'hui convenu d'appeler la forme extraordinaire du rite romain. La fête correspond au troisième dimanche après la Pentecôte.


(4) Encycl. Quadragesimo anno, 15 mai 1931, AAS 23 [1931], p. 216.

 


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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez)
Mardi 28 avril 2009 2 28 /04 /Avr /2009 08:43

La traduction et le commentaire de l'étude du P. Ramirez intitulée "Peuples et gouvernants au service du bien commun", que nous avons entrepris sur le présent blog, ont été repris et se poursuivent sur notre site :
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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Praedicatho.com
Lundi 30 mars 2009 1 30 /03 /Mars /2009 16:15

Par Trad. P. Gabarra

CHAPITRE II – L’ETRE ET LA FIN DE L’HOMME, FONDEMENTS DE LA CONCEPTION THOMISTE DU BIEN COMMUN (suite)


2. Principes téléologiques

 

A.- Jusqu’où va la philosophie : la connaissance aimante de Dieu est le destin ultime de l’homme



Les principes téléologiques répondent parfaitement aux principes ontologiques. L’homme, comme tel et comme créature, est un être naturellement imparfait et potentiel.


Comme animal, il est sujet aux lois des autres animaux, dans leurs étapes évolutives, les aléas de leur santé ou de leur maladie.


Comme être rationnel, il est naturellement discursif, progressif, perfectible dans ses pensées comme dans ses affections. L’éducabilité des animaux les plus parfaits est quasi-mécanique, et très limitée. Celle des hommes est pleinement libre dans son fonctionnement, et son extension n’a pas de limite.


Aucune créature n’est à elle-même son acte ultime, sa perfection ultime. Essentiellement composée d’acte et de puissance, son acte est lui-même limité et en puissance à une perfection ultérieure. Dieu seul, qui est Acte Pur, est son ultime et totale perfection en acte, sans mélange d’aucune potentialité.


Il est lui-même sa béatitude parfaite, infinie. Aucune créature, si parfaite soit-elle, n’est sa fin ultime, sa béatitude. Toutes ont besoin de se porter à quelque chose, de passer de la puissance à l’acte, pour obtenir leur fin ultime. « Toutes militent sous la bannière du mouvement – dit joliment Louis de Grenade – pour pouvoir, pauvres et nécessiteuses qu’elles sont, se mettre à rechercher ce qui leur manque (1) ».


Les créatures irrationnelles sont incapables de béatitude, parce qu’elles ne sont pas rendues capables de posséder Dieu en lui-même, par la connaissance et l’amour. Elles atteignent leur fin ultime en participant les perfections propres de leur espèce, par des mouvements uniformes et simples.


En revanche, les créatures rationnelles, comme l’homme et l’ange, sont capables de posséder Dieu en lui-même par la connaissance et l’amour, c'est-à-dire qu’ils sont capables d’être heureux et bienheureux. L’un et l’autre, l’homme et l’ange, doivent se mouvoir, ils doivent marcher par leurs actes de connaissance et d’amour vers leur fin ultime, vers Dieu.


Mais l’ange, qui est un esprit pur et une intelligence pure, est capable d’atteindre son ultime félicité à pas très comptés et instantanés : par un seul acte parfait et méritoire, un seul saut (2).


L’homme, en revanche, à cause de la complexité de sa nature, composée d’âme et de corps, et de l’élévation de la béatitude à atteindre, laquelle n’est pas inférieure à celle de l’ange, a besoin normalement de procéder à petits pas, du sensible à l’intelligible, du créé à l’incréé, du naturel au surnaturel, du participé au principe premier de toute perfection.


La voie est longue, étroite, pleine de difficultés, semée d’embûches par les ennemis mortels de nos âmes que sont le démon, le monde et la chair. La complexité des puissances de l’âme humaine, anorganiques et organiques, contraste avec la simplicité supérieure des puissances de l’ange, et avec la simplicité inférieure des puissances des animaux et des autres êtres irrationnels. Elle rend témoignage de la variété et de la multiplicité des mouvements nécessaires à l’homme pour s’élever aux sommets de son bonheur (3). Capable de s’élever à la hauteur des anges, il est en même temps habitant de ce monde sensible et corporel, où pullulent et se meuvent les être irrationnels. Il a dès lors besoin d’emprunter un itinéraire beaucoup plus long et beaucoup plus complexe. C’est un être amphibie, qui vit et sent avec les animaux et les plantes, mais qui intellige avec les anges et demeure ainsi aux confins du corporel et du spirituel. L’homme est ainsi un véritable microcosme, une synthèse grandiose de toute la création.


La philosophie reconnaît ce destin de l’homme, qui ne peut consister que dans son union à Dieu. Dieu seul est cause propre de l’âme humaine par création directe et individuelle et, par conséquent, Dieu seul peut être sa fin ultime, car la cause efficiente et la cause finale se répondent mutuellement.


Naturellement, l’homme naît privé de toute perfection morale et intellectuelle. Mais il naît, en même temps, naturellement capable de ces mêmes perfections, et ce jusqu’au degré le plus parfait de la connaissance et de l’amour naturel de Dieu, comme premier principe et fin ultime de son être. Aussi désire-t-il naturellement parvenir à cette ultime perfection, en cette vie ou dans l’autre.

(à suivre)


Traduction Hermas.info  ©
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Notes et commentaires
(1) NdT : Bien qu'il soit assez peu connu en France, Louis de Grenade [(1504-1588), de son vrai nom : Luis de Sarria], disciple du bienheureux Jean d'Avila, est un maître très réputé de la spiritualité dominicaine et de la Contre-Réforme catholique en Espagne. Grand prédicateur et apôtre infatigable dans cette période tourmentée, il a composé de nombreux ouvrages, de philosophie, de théologie, en particulier des ouvrages que l'on qualifierait aujourd'hui de "catéchèse", notamment un Mémorial de la vie chrétienne (avec ses "Additions"), « dans lequel est enseigné tout ce qu'un chrétien doit savoir », et une Introduction au Symbole de la foi. Mais c'est surtout dans le domaine de la spiritualité qu'il est connu. En particulier par la publication en 1554 du Livre de la prière et de la méditation, qui a connu rien moins que huit éditions, où il expose toujours «les principaux mystères de notre foi», et surtout par celle de La guide des pécheurs, « dans laquelle il est traité abondamment des grandes richesses et de la beauté de la vertu et du chemin qu'il faut suivre pour l'atteindre ».C'est cet ouvrage que cite ici le P. Ramirez, dans son édition J. Cuervo (Madrid) de 1906, tome 1, p. 17. Les Editions du Cerf ont publié son Traité de l'oraison, du jeûne et de l'aumône (2004, 192 pp.), dans la Collection "Sagesses chrétiennes" - un ouvrage de circonstance en cette période de carême.

(2) Cf. Somme de théologie, 1, q. 62, a. 5 : « L'ange, après son premier acte de charité, qui lui faisait mériter la béatitude, a été aussitôt bienheureux. La raison en est que la grâce perfectionne la nature selon le mode de cette nature, de même que toute perfection (...) est reçue dans son sujet conformément à la nature du celui-ci. Le propre de la nature angélique est de ne pas acquérir sa perfection naturelle progressivement mais de l'avoir aussitôt, avec sa nature (...). Or, comme par sa nature l'ange est ordonné à sa perfection naturelle, de même il est ordonné à la gloire par son mérite. Il s'ensuit que chez l'ange la béatitude a suivi immédiatement le mérite. D'ailleurs même chez l'homme, et pas seulement chez l'ange, le mérite peut tenir à un sens acte. En effet, en étant perfectionné par n'importe quel acte de charité, l'homme mérite la béatitude. Ainsi, aussitôt après un seul acte informé par la charité, l'ange a été bienheureux ».

(3) Cf.
Somme de théologie, 1, q.77 a. 2 ; 1-2, q. 5, a. 5 ad 2 :  «Une nature qui peut acquérir le bien parfait, fût-ce en ayant besoin pour cela d'un concours extérieur, est d'une condition supérieure à celle de la nature qui ne peut pas obtenir ce bien parfait mais peut obtenir un bien imparfait sans secours extérieur, selon Aristote (...) Voilà pourquoi la créature rationnelle, pouvant obtenir le bien parfait de la béatitude, avec le secours divin,  est supérieure à la créature privée de raison, qui n'est pas capable d'un tel bien, même si elle obtient un bien imparfait par les seules forces de sa nature » ; a. 7.

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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Catholique
Vendredi 20 mars 2009 5 20 /03 /Mars /2009 13:00

Par Trad. P. Gabarra

CHAPITRE II – L’ETRE ET LA FIN DE L’HOMME, FONDEMENTS DE LA CONCEPTION THOMISTE DU BIEN COMMUN (suite)

1.- Principes ontologiques sur la nature de l’homme (suite)


B.- Ce qu’ajoute la théologie : l’homme est une image vivante de Dieu, un frère du Christ et un membre de son Corps mystique

 

La théologie approuve pleinement ces conquêtes de la philosophie. Elle y ajoute cependant des éléments nouveaux et plus parfaits relatifs à la nature de l’homme. Elle précise que l’homme, par son âme rationnelle et intellectuelle, est image et ressemblance de Dieu créateur, première et suprême Intelligence. La vie propre de Dieu est purement intellectuelle – en tant que son intelligence embrasse l’intellectif et le volontaire. Elle n’est pas sensible, et moins encore végétative. C’est pourquoi l’homme, qui comprend en lui-même ces trois vies, végétative, sensitive et intellectuelle, ressemble à Dieu et est son image vivante en tant qu’être intelligent, par son âme et par sa vie intellectuelle (1).

 

Cette dignité même d’être image et ressemblance directe de Dieu rend l’homme capable de le posséder, de sorte qu’il ne peut trouver de satisfaction complète hors de Lui. Il s’agit d’une capacité réceptive d’association à Dieu dans sa vie intime et béatifique, d’une puissance obédientielle (2) à être élevé par Dieu à la participation de sa propre nature et de ses dons les plus précieux. Dieu, par sa bonté et sa miséricorde infinies, en même temps qu’il l’a créé à son image et ressemblance, a élevé l’homme à la suprême dignité d’être son fils adoptif, en le rendant participant de sa propre nature divine, de sa grâce, et en le destinant à être héritier de la vie éternelle, de son propre bonheur. Ainsi l’homme, qui était image et ressemblance de Dieu par nature, est devenu son fils par grâce (3).

 

Quoiqu’indigne de tels dons, l’homme a rejeté et piétiné sa dignité en désobéissant à son Créateur et Père. Pourtant, il a plu à l’infinie bonté de Dieu de le racheter et de le relever par la passion et la mort de son Fils incarné, deuxième personne de la très sainte Trinité, qu’il a constitué chef de toute l’humanité et source inépuisable de son salut. De cette manière, l’homme a recouvré sa dignité de fils de Dieu, y ajoutant celle de frère du Christ et de membre de son Corps mystique, qui est l’Eglise : « Où le péché s'est multiplié, la grâce a surabondé » (Rom. 5,20).

 

Ainsi, l’homme n’est pas seulement un animal rationnel, une personne, comme le reconnaît la philosophie. Il est en outre une image vivante de Dieu, son fils adoptif. Il est frère du Christ, membre de son Corps mystique et temple de l’Esprit-Saint, et cela non pas seulement selon son âme mais même selon son corps. « Vous avez été rachetés – dit l’Apôtre – à un prix très élevé, rien moins qu’avec le sang de Dieu fait homme ; honorez, par conséquent, Dieu dans vos âmes et dans vos corps, qui appartiennent au Christ et sont les  temples de l’Esprit-Saint » (1 Cor. 6, 19-20) [4]. Reconnais, chrétien, ta dignité de fils de Dieu, participant de sa grâce, s’exclame saint Léon le Grand, et ne recommence pas à la rejeter et à la piétiner par tes fautes (5).

(à suivre)

Traduction Hermas.info ©

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Notes et commentaires

(1) Cf. Somme de théologie, 1, q. 18 a. 3

(2) La "puissance obédientielle" désigne, chez l'homme, considéré naturellement, une capacité passive à être élevé à un ordre qui dépasse infiniment cette nature, à savoir l'ordre surnaturel, auquel il ne peut accéder que par grâce. Cette puissance obédientielle, cette capacité à être surélevé, se traduit par le désir naturel de voir Dieu, lequel désir répond à l'orientation originelle de l'être créé. Cette notion implique et exprime de grandes difficultés sur les rapports de la nature et de ses exigences, d'une part, et du don de la grâce, purement gratuit par hypothèse, d'autre part, difficultés  qui ont alimenté d'abondantes controverses entre les théologiens. On pourra se reporter, sur ce point, à l'ouvrage du P. de Lubac, s.j., Surnaturel (Ed. du Cerf, 2000), et aux débats dont il a été l'objet.

(3 ) Cf. I, q. 93 : « Il est manifeste que l'on trouve chez l'homme une certaine ressemblance de Dieu, et qui dérive de Dieu comme de son modèle. Cependant, ce n'est pas une ressemblance qui va jusqu'à l'égalité, car le modèle dépasse infiniment cette reproduction particulière. Et c'est pourquoi l'on dit qu'il y a chez l'homme image de Dieu, non pas parfaite, mais imparfaite. C'est ce que signifie l'Ecriture lorsqu'elle dit que l'homme a été fait "à l'image de Dieu". La préposition "à" traduit, en effet, une certaine approximation, par rapport à une réalité qui demeure éloignée » (a. 1c).

(4) Ndt : En ce texte, il est dit : « Ne savez-vous pas que votre corps est un temple du Saint Esprit, qui est en vous et que vous tenez de Dieu ? Et que vous ne vous appartenez pas ? Vous avez été bel et bien achetés ! Glorifiez donc Dieu dans votre corps ».

(5) Sermons, 21, c. 3 ; ML 54, 192. NdT : Là encore, il s’agit d’une traduction libre. Le texte indique : « Reconnais, ô chrétien, ta dignité : associé à la nature divine, ne retourne pas à ton ancienne bassesse par une manière de vivre dégénérée. Souviens-toi de quel Chef et de quel Corps tu es membre ! »

 

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Publié dans : Le bien commun (S. Ramirez) - Communauté : Poésies chrétiennes
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