I. Il y a belle lurette que le journal Le Monde « est connu pour tout ce qu’il peut être », et, en
particulier, en matière religieuse. Il y aurait un intéressant ouvrage à réaliser pour recenser ses édifiantes chroniques des quarante dernières années en la matière, notamment sous
l’irremplaçable plume de M. Tinq. Ce livre relèverait une hostilité militante, constante, à tout ce qui est traditionnel [catholique, serait-on tenté d’écrire] en l’Eglise, en particulier dans
le domaine moral, comme aussi une sourde mais tenace hostilité – par la force des choses – au Saint-Siège.
Voici que c’est cependant sous la signature d’une certaine Stéphanie Le Bars que le docte Journal nous apprend, ce 14 janvier 2008,
que le pape Benoît XVI a « célébré une messe empruntant au rite ancien »
[Ici]. Pour saisir la portée, pour ne pas dire la
saveur de ce titre, il faut avoir en mémoire toute la charge fantasmagorique de ce terme « ancien », lequel, dans le contexte chaleureux des querelles internes à
l’Eglise, ne signifie pas seulement ce qui est passé, mais ce qui est réactionnaire.
Voici donc le pape dénoncé : il a été surpris (si, si, on l’a vu !) à célébrer la messe [selon la forme ordinaire, en italien] en « empruntant » quelque
chose au rite ancien. Diable ! Qu’est-ce donc ? Tenez-vous bien : il a « utilisé un autel ancien placé contre le mur » de la chapelle Sixtine.
Non ?! Si… Notre journaliste renchérit : le pape a ainsi « tourné à plusieurs reprises le dos aux fidèles ». Comme nous citons Le Monde, et qu’il s’agit du
journal sérieux par excellence, il est interdit de rire, naturellement, même aux éclats.
II. Osons, cependant, avec quelque audace certes, présenter quelques observations à Dame Le Bars.
Première remarque : à propos du “rite ancien”.- Le terme « ancien », évoque ici, bien sûr, la messe dite “de saint Pie V”. C'est-à-dire le rite “d’avant”, d’autrefois, celui qui est censé ne plus exister. Il aura échappé à Dame
Chroniqueuse que le motu proprio de juillet 2007 – qu’elle évoque pourtant dans son papier – indique explicitement que s’il existe deux formes d’expression rituelle, l’une ordinaire, selon l’Ordo de 1969, que l’on appelait jusque-là la “messe de Paul VI” ; l’autre extraordinaire, selon l’Ordo de 1962, que l’on appelle désormais la
“messe du bienheureux Jean XXIII”, il n’existe qu’un seul rite romain. Comme elle semble l’ignorer, cette dernière forme liturgique est celle qui a été suivie pratiquement pendant tout le
concile Vatican II.
Or les deux formes liturgiques évoquées ont droit de cité dans l’Eglise, même si nombre de clercs ne s’en sont toujours pas rendu compte, ou ne s’y sont pas encore résignés. En sorte que ces
deux formes liturgiques d’un seul et unique rite romain sont toutes deux actuelles. La dialectique entre un rite ancien et un rite
nouveau n’est donc plus de mise, à la fois pour qui suit un peu l’actualité et pour qui sait lire un texte comme le motu proprio évoqué plus haut.
Deuxième remarque : a propos de “l’emprunt” pretendu.- Affirmer ici que le pape a
“emprunté” à un pseudo “ancien rite” pour célébrer le pseudo “nouveau rite” c’est faire montre d’une nouvelle ignorance. En effet, la position adoptée par le pape pour célébrer les saints
mystères à la chapelle sixtine est également prévue dans les textes du novus Ordo, en sorte qu’il est tout aussi possible de dire qu’en agissant comme il l’a fait, il s’est
simplement conformé à la lettre de cet Ordo, comme tout prêtre le pourrait également dans l’Eglise si cet usage n’était empêché par des obstacles matériels (les autels tels qu’ils sont
désormais), des habitudes prises ou de fermes oukases. La vérité est que, comme il a été souligné ici ou là par des personnes qui n’entendaient pas faire prévaloir leurs a
priori sur la réalité, le pape a probablement entendu manifester à la fois l’unité des deux formes liturgiques et le fait que la forme ordinaire n’était pas exclusive de cette
réorientation.
On pourrait dire exactement la même chose de l’usage du latin, que les journalistes, certains par ignorance, d’autres par intérêt, s’obstinent à identifier avec les liturgies des anciens âges,
comme s’il ne s’agissait que d’un idiome mégalithique auquel ne seraient plus attachées que quelques tribus traditionalistes parquées quelque part dans le Larzac de l’Eglise. Dame
Le Bars n’oublie d’ailleurs pas la ritournelle puisqu’elle ne manque pas d’évoquer ces « traditionalistes du catholicisme qui font de la messe en latin, célébrée dos à l'assemblée, un symbole de leur hostilité aux changements
de Vatican II », alors que le latin n’a jamais
été l’argument essentiel de cette querelle.
Troisième remarque : A propos du “dos aux fidèles”.- Il y a quelques années, celui
qui était encore le cardinal Ratzinger écrivait : « Aujourd'hui, le prêtre - ou le “président”, comme on préfère l'appeler – devient le vrai point de référence de toute
la célébration. Tout se termine sur lui. C'est lui qu'il faut regarder, c'est à son action que l'on prend part, c'est à lui qu'on répond ; c'est sa créativité qui soutient l'ensemble de la
célébration (…). L'attention est de moins en moins tournée vers Dieu. Le prêtre tourné vers l'assemblée donne à la communauté l'aspect d'un tout refermé sur lui- même. » Il ajoutait
que « la conscience que l'autel, le prêtre et les fidèles étaient autrefois tournés vers l'Orient s'est perdue au cours des siècles, au point qui cette orientation était
étiquetée comme “célébration vers le mur” ou comme “tournant le dos au peuple”, et donc est apparue comme quelque chose d'absurde et de totalement inacceptable »
(1).
Ceci a été écrit en 2001. En rapprochant ce texte de l’article de Dame Le Bars, on constate que cette dernière nourrit à l’usage de ses lecteurs les mêmes contresens et les mêmes préventions,
par l’usage des mêmes expressions, et ce jusqu’à l’absurde. Quand le prêtre célèbre les saints mystères ad orientem, il est dos aux fidèles et, à certains moments, se tourne
vers eux. On peut donc dire qu’il se tourne vers eux “à plusieurs reprises”. Mais Dame Le Bars indique, à l’inverse, que le pape a « tourné à plusieurs reprises le dos aux
fidèles »... C’est au moins confirmer le propos du cardinal Ratzinger sur le rôle critériologique de ces derniers.
Il faut enfin relever la remarque relative à l'utilisation d'un « autel ancien placé contre le mur ». Contre le mur...
Cette indication manifeste que l'orientation d'un autel est devenue une chose étrange pour notre journaliste, qui n'en saisit que la matérialité la plus immédiate. Il y a quelque chose de
tragique en cette cécité, au regard des héritages chrétiens de nos sociétés. Un chroniqueur religieux s'étonnera-t-il un jour de ce que les fidèles font le signe de la croix avant de prier, en
ne croyant voir dans ce signe que le fait de se gratter le front, le ventre et les épaules ?
III. Puis vient la conclusion. Dame Le Bars est bien formée. Elle connaît la règle du “in cauda
venenum”, chère à la Maison en la matière. Elle vient donc vous rappeler, sainte Nitouche, glissant d'une thématique à l'autre, que « quelques mois plus tôt, en mars, le
pape avait affiché des positions particulièrement conservatrices sur la vie et les rites de l'Eglise. Il y rappelait le caractère obligatoire du célibat des prêtres et l'interdiction de
sacrements faite aux divorcés remariés. » Voilà qui n’est pas seulement « conservateur » (c’était déjà tout dire dans le langage du Monde !), mais, au
cas où vous n’auriez pas saisi le message, « particulièrement » conservateur. Un degré de plus. C’est un peu comme si, vous annonçant que M. Dupond a assommé sa
bonne à coups d'aspirateur, on vous rappelait que, déjà, il y avait eu de sérieux, de très sérieux signes avant-coureur parce qu'il avait les pieds plats.
« Intervenant régulièrement dans les débats de société depuis son élection » - comme si ce n’était pas le cas de tous les papes – « le pape s'est aussi vivement opposé à des réformes engagées en Italie, en
Espagne ou en Pologne sur le pacs, l'interruption volontaire de grossesse, la loi accélérant les procédures de divorce, l'euthanasie ou les manipulations sur les embryons. ». Bref,
nous vous le disions au début : un réactionnaire. Tout est dans tout. Et inversement. Quand on commence à être contre le pacs, on finit par dire la messe contre des murs. C’est logique. Le
Monde ne le dit pas explicitement. Il s’adresse à des lecteurs intelligents, les siens, et ne conclut pas. Le rapprochement final est suffisamment assassin : qu’attendre de quelqu’un qui
s’oppose à des « réformes » - entendez : des progrès, naturellement – sur ces grandioses avancées sociales que sont le pacs, l’ivg, l’euthanasie ou les
manipulations sur embryons ?
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P.S. Il convient de signaler que le Figaro, dans un article du 13 janvier 2008 a publié un article reprenant les mêmes inepties, en les accentuant
[Ici]. Non seulement le pape a dit la
messe à un autel « qui se trouve contre un mur
», « mais, surtout, il a tourné à plusieurs reprises le dos à l'assemblée » (ce "mais surtout" est délicieux). Il était
cependant réservé au Monde d'adjoindre à ces analyses autorisées la finale exposée plus haut. A tout seigneur, tout honneur.
Le Figaro a, quant à lui, légèrement corrigé le tir par un article du 14 janvier de M. Yannou [Ici]. S'il y est relevé que le pape célèbre la
messe, chaque jour, dos au peuple, c'est-à-dire « sans regarder les fidèles » [sic ! Comme si le fait de "regarder" les
fidèles était une modalité liturgique... Toujours la même absence, totale, de perspective sacrale], on y rencontre les mêmes erreurs. En particulier, l'idée y est toujours maintenue que cette
bouderie supposée à l'égard des fidèles serait une vieillerie tirée des âges anciens : « Benoît XVI a donc dit la messe à l'ancienne
» [un peu comme on cuisine la blanquette de veau "à
l'ancienne"].
M. Yannou, à la différence de Mme Le Bars, a pris acte qu'il existait une forme ordinaire et une forme extraordinaire du rite romain, mais ne paraît pas bien comprendre ce que cela signifie. La
forme extraordinaire est celle dite "du Bienheureux Jean XXIII". Elle date de 1962 et a été célébrée par tous les Pères pendant le concile Vatican II. Parler de « la messe
préconciliaire » à son sujet est donc un
contresens. Il faudra encore du temps avant que les préventions en tous genres soient écartées pour laisser place à des analyses à la fois réalistes et justes. Et dire qu'il suffirait pourtant
de lire et relire le dernier motu proprio et de se demander, loyalement, pour y entrer : quelle est l'intention du successeur de Pierre ?
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(1) L’esprit de la liturgie. Nous empruntons cette citation à
l’excellent site eucharistiemisericordieuse : Ici