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Dans le monde vous aurez à souffrir. Mais gardez courage ! J'ai vaincu le monde » (Jn 16,33)

 

Hymne des JMJ - Sydney 2008
Lundi 5 mai 2008

 

 

Lors d’un récent dîner, l’un des convives – que nous saluons ici en passant, s’il nous fait l’amitié de nous lire – faisait observer que ce mois de mai était, finalement, bien peu commémoratif. Au sens où le “glorieux” mois de mai 1968 laissait finalement le plus grand nombre dans une indifférence à peu près totale.


Pour Hermas.info, c’est bien assez que ce mois de mai, comme les autres, soit premièrement et essentiellement celui de Marie. Et c’est une grande satisfaction de pouvoir accueillir la collaboration amicale de Mgr Masson, qui le célèbre si richement.


Cependant, qu’on le veuille ou non, le mois de mai 1968 a bel et bien existé. Même s’il ne soulève dans les générations actuelles aucune dévotion particulière, ce dont nous ne concevrons aucun chagrin, force est de reconnaître qu’il a marqué, avec la période qu’il a plus ou moins inaugurée, une rupture morale majeure, celle, selon le mot du Père Daguet, o.p., de la « fin du christianisme comme civilisation ».

 

A un dénominateur moral commun, plus ou moins affaibli, plus ou moins dérationalisé qui subsistait encore, l’ère post-soixante-huitarde a substitué l’assentiment commun d’un refus de dénominateur commun. C’est désormais le relativisme moral absolu qui tient lieu de loi première, et de norme. A chacun sa morale, sa façon de voir. L’horizon moral public n’est dès lors plus balisé que par ces deux critères : la loi ou la jurisprudence du jour [borne molle], appelée à s’adapter aux exigences des appétits libertaires plus qu’à les réfréner – c’est question de temps ; les oracles de la Pensée unique [borne dure], qui s’appliquent à “immoraliser” au regard de la Morale nouvelle les comportements résistants de ceux qui prétendent s’attacher à un ordre moral honni ou à une nature des choses. Le socle social, qui était jadis la loi naturelle a – pour reprendre un terme cher aux révolutionnaires du XVIIIème siècle – été “régénéré”. C’est désormais la “tolérance” qui est inspiratrice et codificatrice [cf notre article sur « la tolérance idéologique et la tolérance chrétienne », ici]

 

 Pour en arriver là, il aura fallu enterrer en grandes pompes la métaphysique, et l’idée même d’un ordre naturel, d’une nature des choses, et de l’homme en premier, qui pût constituer un fondement humain universel, rendant perceptibles des normes également universelles s’imposant au jugement moral. Au point que le Pape Benoît XVI a récemment dû rappeler à l’ONU que si les droits de l’homme étaient universels, la personne elle-même l’était aussi.

 

L’homme soixante-huitard “régénéré” n’est cependant pas à ce point déraciné qu’il n’ait gardé le souvenir de certaines valeurs, dont il conserve au moins les mots. Il les a simplement farcis d’autre chose, comme des coquilles d’escargots morts. Ainsi survivent bien sûr la liberté, ou la vérité, mais c’est la vérité et la liberté dont chacun détermine arbitrairement les contours, selon ses intérêts, ses ambitions, ses appétits. Au pinacle de l’ordre moral nouveau se trouvent ces deux valeurs : la sincérité, abstraite de référence à une vérité objective ou à un bien moral objectif, et l’authenticité. Que n’a-t-on pas dit et écrit de cette sacro-sainte authenticité, notamment dans le domaine de l’éducation des enfants ou de l’art ! Etre authentique, c’est être soi-même, spontané, sans contrainte, et l’on est supposé l’être à proportion que l’on est libéré des “tabous”, des déterminismes sociaux, des aprioris, et donc des éducations ! Ce délire, on le sait, n’a épargné ni les séminaires, ni les chaires ecclésiastiques, ni les sanctuaires, où l’authenticité tient encore souvent lieu de norme libératrice en matière liturgique.

 

Dans un article publié en 1967 – l’heureuse époque libératrice ! – dans la revue Sapientia [año 22, n° 85 (julio-sept.), pp. 163-166)], Mgr Octavio N. Derisi, qui n’en méconnaissait ni les effets civils, ni les effets ecclésiaux, n’hésitait pas à dire que cette spontanéité-là était celle... de la bête. La chose est aisée à comprendre pour qui conserve le sens de l'être. Nous sommes heureux d’apporter notre contribution au joyeux quarantenaire en publiant sur Hermas.info la traduction de ce document qui nous paraît constituer un instrument de réflexion de premier ordre pour les éducateurs, et spécialement pour les parents. Il importe d’enraciner chez nos enfants l’amour du vrai et du bien, et de les aider à comprendre et à mettre en œuvre cette conviction que la réalisation de leur personnalité réside dans l’unité habituelle de cet amour et de leur vie. Merci Mgr Derisi !

Hermas.info


_______________

 


    1.- Dans sa signification première, le terme authentique coïncide avec le concept de vérité ontologique : il indique qu’une chose est elle-même, et non une autre. En un sens plus large, il signifie qu’une réalité est telle qu’elle se manifeste. Ainsi, est authentique un or qui ne l’est pas seulement en apparence mais qui l’est en réalité.

 

Appliqué à l’ordre humain – celui qui nous intéresse ici – le terme authentique exprime la coïncidence entre la pensée et la parole, entre ce qui est conçu dans la conscience et ce qui est réalisé par la conduite extérieure. En un mot, il traduit l’identification entre l’être et le paraître d’une personne.

 

Il n’y a donc d’authenticité ni dans la fausseté ni dans le mensonge, comme lorsqu’on pense une chose pour en dire une autre, ni dans l’hypocrisie, comme lorsqu’on agit d’une manière intérieurement et d’une autre extérieurement. Bref, il n’y a pas d’authenticité s’il n’y a pas de coïncidence entre une réalité, une œuvre, et son apparence extérieure.

 

    2.- Le terme authenticité a cependant un sens plus profond dans le domaine de l’esprit, précisément parce qu’en lui l’être acquiert toute sa signification et son auto-possession.

 

Il y a en nous une certaine manière d’être, naturelle, constituée notamment de préférences et de répulsions sensibles, fondées sur le corps, de façons de ressentir les choses, de sympathies ou d’antipathies. C’est le tempérament. Et puis il y a une autre manière d’être, acquise celle-là, par l’adoption d’un certain nombre de valeurs et de principes qui ont été intégrés à l’être et à la vie spirituelle par l’exercice des vertus, par l’effort et l’éducation. Il s’agit de la personnalité. En un mot, le tempérament est naturellement reçu, la personnalité est acquise par l’effort.

 

L’authenticité personnelle de chacun requiert qu’il soit fidèle à sa propre personnalité, fidèle aux principes qu’il a adoptés, de sorte qu’en ajustant son comportement à ces principes, sa vie y trouve son orientation et son unité. Telle est l’authenticité du saint, du sage ou du héros, chacun réalisant l’unité de sa vie sur la fidélité à une valeur.

 

En revanche, il n’est pas nécessaire à l’authenticité personnelle que l’on agisse selon son tempérament, avec ses inclinations. Bien au contraire, en de nombreuses circonstances il sera plutôt nécessaire de s’y opposer et de le dominer. Ainsi, ce n’est pas de l’authenticité personnelle, ou strictement humaine, que d’agir selon la passion de la colère, de la rancœur ou de la sensualité du tempérament. Bien sûr, il y a en cela une certaine authenticité. Mais ce n’est pas l’authenticité humaine ; il s’agit d’une authenticité purement animale, dépendante de déterminisme psychiques. C’est l’authenticité de la bête répondant à des stimulations naturelles. Pire encore, car la bête n’a pas d’autre psychisme que celui de l’animal, entièrement soumis au déterminisme instinctif.

 

Outre le psychisme animal, soumis en lui-même au déterminisme, l’homme dispose d’un psychisme de nature spirituelle, en lequel la volonté est maîtresse de sa propre mise en œuvre, librement, et l’intelligence maîtresse de son être propre par la conscience. Ce n’est qu’à ce niveau spirituel, où l’homme est maître de sa propre activité, par la conscience et la liberté, que l’on peut parler formellement d’authenticité, ou de coïncidence entre l’idéal de vie adopté (valeurs, principes) et sa mise en œuvre librement choisie dans chaque situation concrète.

 

C’est précisément dans cette coïncidence, ou cette authenticité, que réside ou consiste la personnalité. Un homme a atteint sa personnalité – nous ne parlons pas ici de sa personnalité ontologique mais de sa personnalité anthropologique – précisément lorsqu’on peut prévoir ce que sera sa réaction dans une situation déterminée, quelles que soient les difficultés objectives qu’il y rencontrera ou les résistances qu’opposera son tempérament à la liberté de son choix. La personnalité résulte du triomphe et de la maîtrise de l’esprit sur la matière, par l’éducation ou la soumission du tempérament aux fins et valeurs que l’on s’est assignées. En affermissant ce qu’il y a de positif et en maîtrisant ce qu’il y a de négatif en lui par l’activité consciente et libre de l’esprit, on éduque, on illumine le tempérament et on le transforme en personnalité. Voilà pourquoi on ne peut prévoir ce que sera son comportement, dans des circonstances les plus diverses, que chez celui qui a établi une unité entre les principes qu’il a adoptés et la liberté de sa conduite. En effet, on sait avec sécurité qu’il sera fidèle à ses valeurs et qu’il agira conformément aux normes de conduite qui le gouvernent. Il y a chez lui un ajustement permanent de toutes les manifestations de sa vie à ses principes. Il a atteint le sommet de l’authenticité au sommet de la perfection humaine, de sa personnalité. Au-delà, on rencontre l’authenticité des saints, dont la vie coïncide aux exigences de l’Evangile et de la vie divine de la grâce.

 

A l’inverse, à suivre les inclinations naturelles de son tempérament – qu’elles soient bonnes ou mauvaises – sans éducation de la personnalité, on peut bien devenir un animal authentique, on n’en sera pas pour autant un homme ou une personne authentiques. Bien au contraire. Une telle authenticité ne se réalise qu’au détriment de l’authenticité spécifiquement humaine.

 

    3.- De nos jours, beaucoup confondent l’authenticité du tempérament, qui ne dépasse pas l’être animal et matériel, et la véritable authenticité humaine, laquelle se situe au niveau de l’esprit, d’une part par une vision claire des valeurs et des principes qui conduisent au vrai perfectionnement humain, opérée par l’intelligence, et, d’autre part par l’adoption résolue de ces principes et valeurs, opérée par la volonté libre dans l’éducation et la maîtrise du tempérament matériel. On parle d’authenticité pour justifier les débordements passionnels du tempérament, de la colère, de la sensualité et de l’orgueil et, dans le domaine surnaturel chrétien, pour justifier les rébellions contre le magistère de l’Eglise et l’autorité ecclésiastique. Il s’agit en réalité de l’authenticité de la jungle, celle de l’homme qui a perdu l’exercice de son activité spirituelle consciente et libre et sa maîtrise des passions, pour s’abandonner au déterminisme causal du psychisme inférieur. Parler d’authenticité, dans de telles circonstances, revient à nier ou à méconnaître l’activité psychique supérieure de l’esprit, laquelle place l’homme à un degré essentiellement supérieur à l’animal, et à l’enfermer dans le cercle de fer d’un déterminisme psychique matériel, tel que l’ont conçu Freud, Durkheim ou Marx. Pour ces derniers comme pour d’autres matérialistes, qui épuisent le psychisme humain dans le psychisme matériel, en méconnaissance de l’esprit et de la liberté qui l’accompagne, il n’y plus d’authenticité que celle de laisser libre court aux passions et aux inclinations naturelles.

 

Malheureusement, la grande majorité des hommes agissent en faisant abstraction des fins et des valeurs de l’esprit. Sans combat, ils se soumettent à leurs passions inférieures. Ils ne vivent pas la vie spirituelle, comme des personnes, mais une vie qui est presque exclusivement animale. En tout cas, si elle ne disparaît pas, leur vie spirituelle est presque entièrement mise au service de la vie et des appétits matériels. Encore une fois, une telle vie peut témoigner d’une authenticité animale, mais pas d’une authenticité humaine ; elle en est au contraire la négation.

 

4.- Ainsi, pour qu’elle constitue une valeur, l’authenticité doit être acquise par l’effort conjugué de l’intelligence et de la volonté libre, qui élève l’homme et le rende à même de maîtriser consciemment et librement son activité et son être.

 

Pour cela, deux choses sont nécessaires : d’une part la culture de l’intelligence, par la recherche et l’acquisition des grandes vérités et des biens ou valeurs qui donnent le sens du perfectionnement humain, et, d’autre part, le choix résolu et permanent de ces valeurs, par l’adoption de leurs exigences normatives de conduite. Ces dernières engendrent les vertus, par lesquelles la personne atteint sa véritable authenticité humaine, autrement dit l’unité de sa vie spirituelle.

 

D’un point de vue strictement humain, ou spirituel, l’inauthenticité, ou le manque d’unité de la personne, peut provenir d’une absence, d’une diminution ou d’un dévoiement de cette vie, parce que l’homme s’est abandonné  à la vie des sens ou des passions, ou bien parce qu’il se laisse diriger par des principes équivoques de perfection humaine. Elle peut aussi résulter d’une séparation opérée entre les vrais principes de perfectionnement humain, qui ont été connus et acceptés par l’intelligence, et l’activité de la liberté, laquelle ne se soumet pas ou ne s’ajuste pas à leurs exigences.

 

    5.- L’authenticité humaine n’est pas un acquis naturel, spontanément reçu. Elle est plutôt le terme atteint, avec difficulté, dans un effort ascensionnel vers la cime de la perfection spirituelle, par la possession de la vérité dans l’intelligence, qui oriente la liberté à se porter vers le bien et à en imprégner toute la conduite de la personne. C’est un enrichissement spirituel de tout l’homme, qui parvient ainsi à être véritablement un homme, cet “homo viator”, qui est en chemin pour atteindre, au-delà de la mort, dans la vie immortelle, la plénitude humaine éternellement possédée par la parfaite possession de la Vérité, de la Bonté et de la Beauté infinie de Dieu.

Mgr Octavio N. DERISI
Traduction Hermas.info ©

 

par La rédaction publié dans : Mgr Derisi (textes) communauté : Chrétiens et heureux de croire
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Mardi 29 avril 2008

1.- Il est très fréquent que l’on cherche à opposer la science à la culture. En vérité, elles ne s’opposent pas. La science est une partie intégrante de la culture.


La connaissance scientifique, dans l’acception moderne du terme, se donne pour tâche de clarifier le monde extérieur et intérieur des phénomènes : elle les décrit, les analyse, détermine leurs lois, puis les relie dans une vision théorique, à la recherche d’une unité à leur donner et qui pour l’heure lui échappe. Par opposition à la philosophie, la science ne s’occupe pas de l’être ou de la réalité en elle-même ; ses prétentions sont plus modestes. Elle ne s’occupe que des faits ou des phénomènes empiriques, qu’elle tâche de clarifier. Elle cherche à y découvrir des lois nécessaires physiques, chimiques, biologiques, instinctives et même psychologiques, dans le psychisme non spirituel, pour ensuite les ordonner et les mettre au service du bien de l’homme, par le biais d’applications techniques.


Lorsque cette étude empirique est menée avec discipline et méthode, elle crée en l’homme qui la réalise l’habitus de la science. L’enrichissement de l’intelligence humaine par cet habitus, voilà qui constitue sa culture. Cependant, il s’agit d’un enrichissement opéré dans un domaine restreint, partiel, à un degré déterminé à l’intérieur d’une unité hiérarchique beaucoup plus large de la culture prise dans sa totalité.


2.- En effet, la culture est le développement de l’homme dans toutes les parties ou toutes les sphères de son être, dans toutes les orientations de son activité, d’une manière organique ou hiérarchique. Il s’agit du développement de son corps, de sa vie physiologique ou inconsciente, de sa vie psychique ou consciente sensitive et de sa vie psychique ou consciente spirituelle. Le développement ou la culture de ces différentes activités de l’être humain doit se réaliser en conformité avec les exigences naturelles propres à ce dernier. Le développement de la vie physiologique doit servir à la vie psychique inférieure, dépendante du corps, et celle-ci à la vie psychique spirituelle de l’intelligence et de la volonté libre, afin qu’à son tour celle-ci atteigne convenablement et de manière permanente son objet propre : la vérité et le bien honnête (ou moral), propres à l’être spirituel et personnel de l’homme, et, en définitive, la Vérité et le Bien infinis de Dieu, pour lequel il est fait.


Ce travail  de culture ou de développement porte aussi bien sur l’être même de l’homme, en ses multiples aspects, harmonisés et hiérarchisés, que sur les êtres matériels extérieurs qu’il ordonne à son propre bien. Dans les deux cas, son origine et son organisation est bien une oeuvre de l’esprit. Une oeuvre de l’intelligence, tout d’abord, qui structure son plan pour obtenir le bien propre de chacune des activités précitées, dans le cadre du bien suprême de l’homme ; une oeuvre de la volonté libre ensuite, laquelle décide de leur réalisation et des moyens à mobiliser pour atteindre les fins recherchées.


3.- L’esprit imprègne cette oeuvre de culture pour y établir un ordre. Il conserve la hiérachie des objets ou des fins de chaque projet à l’intérieur de l’unité du tout, pour la réalisation de tous les biens de l’homme, aussi bien ceux qui regardent son être même que ceux qui sont attachés aux biens matériels extérieurs. Ainsi l’oeuvre culturelle comprend, premièrement, la culture de l’esprit en son double aspect, intellectuel et volontaire, et, secondement, la culture du corps, de la vie matérielle physiologique et psychique, et des objets matériels environnants.


Quand l’homme est parvenu à imprimer en son intelligence les habitus des sciences, ou de certaines d’entre elles, pour l’ordonner de manière permanente et facile à la vérité ; quand sa volonté est fortifiée par des habitus ou vertus qui l’inclinent habituellement au bien ; et quand son intelligence pratique [intelligence interprétée par la volonté libre] ainsi que les facultés subordonnées à cette dernière sont elles-mêmes affermies pour atteindre de manière permanente le bien du corps, de la vie inférieure et des objets voisins [beauté, utilité], alors on peut dire de lui qu’il est cultivé : il possède la culture.


Ainsi, la culture suppose l’entretien habituel ou l’obtention de différents habitus. En premier lieu, ceux de la science et de la philosophie dans l’intelligence spéculative. C’est la dimension première de la culture. En deuxième lieu, ceux des vertus morales dans la volonté et de la prudence dans l’intelligence pratique, qui ordonnent l’homme à son bien spécifique ou humain, et à Dieu. C’est la deuxième dimension de la culture. En troisième lieu, ceux des vertus de l’art et de la technique dans l’intelligence pratique, qui ordonnent l’activité humaine au bien des choses extérieures à l’esprit. C’est la troisième dimension de la culture.


Cependant, pour que ce triple entretien devienne réellement une culture, ou un humanisme, c'est-à-dire une imprégnation spirituelle ou humaine de tout l’homme et de son environnement, il faut qu’il se réalise conformément aux exigences de chaque domaine ainsi cultivé. Il faut que le faire, développé ou cultivé par la technique et l’art, soit subordonné à l’activité spirituelle de l’agir moral de la volonté libre. Et celui-ci doit lui-même être subordonné à l’activité spirituelle de l’entendement spéculatif par lequel l’homme appréhende le bien – et, en définitive, le bien infini – comme vérité.


4.- Or les habitus des sciences ne sont qu’une partie, et la partie inférieure de la culture de l’entendement spéculatif. Comme connaissance cultivée  des phénomènes, elle est subordonnée à la connaissance de la réalité même, c'est-à-dire à la philosophie. Associée à cette dernière, dans la vie terrestre de l’homme viateur – qui n’a pas encore atteint sa Fin et son Bien définitif – elle est également sujette aux exigences pratiques de la vie morale, de la culture des vertus éthiques.


Ainsi, non seulement la science ne s’oppose pas à la culture, mais elle occupe une place déterminée à l’intérieur de son unité hiérarchique totale.


5.- Il est vrai cependant qu’il existe, de fait, un conflit entre la science et la culture ou, plus exactement, entre l’homme de science et l’homme de culture.


La cause en est que, bien souvent, le scientifique ne possède pas la culture dans toute son amplitude, c'est-à-dire la véritable culture. Du moins, pas à ce degré indispensable qui lui permettrait à la fois d’atteindre un développement humain total et de situer, à l’intérieur de ce dernier, le développement propre de sa science. La culture unilatérale d’une science déterminée, l’absorption totale de l’intelligence humaine dans cette science, persuade le scientifique que tout le savoir, et ce qui est plus grave encore, toute la culture humaine, se réduisent à cette connaissance, de sorte qu’il ignore voire méprise les autres, même supérieures. Nous voyons ainsi souvent des hommes de science empirique méconnaître ou même mépriser la métaphysique. Une telle attitude traduit une perte non seulement du sens et de la réalité de la culture, mais encore de la dimension culturelle de la science possédée. Le scientifique ne parvient plus à situer hiérarchiquement son savoir. Ainsi désorbité, ce savoir perd sa note culturelle propre et s’oppose alors à la culture. C’est ce qui arrive, par exemple, pour la logique mathématique. En elle-même, cette discipline est un aspect de la culture, qui permet d’étendre pertinemment les domaines de la logique traditionnelle, comme un instrument plus parfait de la connaissance. Cependant, entre les mains des néo-empiristes, qui réduisent la portée de la philosophie à ce traitement logico-mathématique des objets empiriques et nient sa capacité à atteindre les objets qui transcendent ces derniers [l’être, Dieu, la liberté, etc.], la logique mathématique est désorbitée, elle perd sa valeur authentique de culture et se retourne même contre elle.

 

En vérité, et tout bien considéré, ce n’est pas la science qui s’oppose à la culture. Ce sont les hommes de science, sans formation philosophique, c'est-à-dire sans savoir culturel total, lesquels, incapables de situer leur propre connaissance dans l’unité totale du savoir, le dénaturent et le retournent contre les autres degrés de la connaissance, et donc contre la culture elle-même.

 

A ce type de scientifique monstrueux, cultivé comme scientifique mais non comme homme et comme chrétien, ignorant non seulement de la culture intellective scientifique, supérieure et directrice de la science, mais même des aspects de la culture morale, artistique et technique, s’oppose l’homme de culture, l’homme harmonieusement cultivé, fût-ce à un degré suffisant, en tous ses aspects humains : intellectif, volitif, philosophique, moral, artistique et technique. Même s’il n’a pas la spécialisation du scientifique, il lui est supérieur et il est capable de le juger, parce que ce dernier n’est ouvert que sur sa seule matière. L’investissement scientifique n’a de sens que pour l’homme, comme un développement partiel à l’intérieur de l’unité du développement total et harmonieux de ce dernier.

 

L’opposition entre la culture proprement dite et une culture scientifique non référée à l’homme peut donc exister, et elle existe de fait. Quelle que soit sa valeur propre, celle-ci est alors une culture déformée, contraire au bien de l’homme. Dans un tel conflit, la culture, celle qui plonge ses racines dans la vérité et le bien suprême de l’homme et du chrétien, doit nécessairement avoir le dernier mot et commander à cette attitude pseudo-scientifique.


6.- Dans sa situation concrète, l’homme n’est pas seulement un homme : il a été élevé à la participation de la vie même de Dieu, à la vocation de fils de Dieu.

 

A cause du péché originel, l’homme a perdu cette vie. Il est demeuré blessé dans sa nature même. Son intelligence, qui lui permettait de saisir facilement la vérité dans toute l’amplitude nécessaire à l’ordination de la vie humaine, s’est obscurcie. Sa volonté s’est affaiblie dans l’accomplissement de la loi naturelle. Le Fils de Dieu, par son Incarnation et la Rédemption, a ouvert à l’homme la possibilité d’emprunter la voie de sa réhabilitation dans la vie divine perdue et de la guérison des blessures infligées à sa nature par le péché.

 

Dans cette économie surnaturelle, la culture de l’homme doit embrasser bien plus que les aspects humains mentionnés plus hauts, lesquels, d’ailleurs, ne peuvent être réunis sans le secours de la grâce guérissante de Jésus-Christ, en l’état de cette nature déchue et blessée par le péché. Elle doit s’étendre, très au-delà de l’humanisme ou de la culture strictement humaine, à la culture ou au développement de la vie divine, lequel s’opère, au plan intellectif, par la culture de la foi, avec la théologie et, au niveau de la volonté, par les vertus théologales de charité et d’espérance ainsi que par les vertus morales surnaturelles, toute l’activité technique et artistique étant subordonnée à cette vie et aux vertus surnaturelles.

 

Cette culture, cet entretien surnaturel de la vie divine de l’homme, loin de s’opposer à la culture humaine, ou à l’humanisme, en crée les meilleures conditions. En effet, elle guérit les blessures de la nature et permet d’atteindre une vérité et un bien infiniment supérieurs à ceux que l’intelligence et la volonté sont capables d’atteindre à un niveau purement naturel. La vérité et le bien d’ordre naturel et d’ordre surnaturel s’harmonisent parfaitement en leur unité hiérarchique parce qu’elles ont une même origine en Dieu, Auteur à la fois de la nature et de la grâce.

 

Mgr Octavio Nicolas Derisi

Traduction hermas.info ©

par La rédaction publié dans : Mgr Derisi (textes) communauté : Chrétiens et heureux de croire
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Mardi 29 avril 2008

Le thème de la “culture” occupe, dans une vie humaine comme dans une vie sociale, une position centrale. Au moins implicitement chacun sait, ou expérimente, qu’il est un être évolutif. Le mot célèbre, attribué à Herriot, selon lequel la culture serait ce qui reste quand on a tout oublié présuppose des acquisitions, des labeurs, des apprentissages et des perfectionnements. Avant d’être un homme “de culture”, chacun a besoin d’être “cultivé”, par analogie avec le travail de la terre. Cela suppose l’intervention de tiers, de “sachants” là où nous sommes encore des “ignorants”, et donc d’une vie sociale. Cela suppose aussi une rectitude de l’art chez ceux qui enseignent, car on ne cultive pas en dépit du bon sens, et une docilité intelligente et ouverte chez ceux qui sont “cultivés” par leur intervention. Il importe ainsi à l’homme “cultivé” d’être avant toutes choses un disciple. L’homme “discipliné”, pour saint Thomas, c’est l’homme bien formé (in Ethic. lib. 1, l. 3, n. 5). L’homme “cultivé” est en ce sens un homme “discipliné”. Mais il l’est à proportion que la formation reçue est complète et ordonnée, pour l’esprit, l’âme, le corps, pour la vie individuelle et pour la vie sociale, pour la vie naturelle et pour la vie surnaturelle.

 

Hors des âges barbares, la culture a toujours été traitée révérentiellement, comme “l’homme de culture”, en qui ceux qui sont dépourvus d’instruction comme ceux qui en sont riches reconnaissent un achèvement, une excellence humaine. La nature a ainsi ses sujets d'admiration ; la surnature aussi. Hors des âges barbares : car pour être l’objet d’une telle reconnaissance, la culture nécessite un cadre, qui soit en quelque sorte son humus, et que l’on peut appeler “l’humanisme”. Cet humanisme suppose une perception juste de l’homme, de son rapport à l’univers, fait pour lui, et de la hiérarchie de ses savoirs, mesurée elle-même par celle de ses fins. Le monde moderne, par glissements successifs et accélérés, tend à résorber et à morceler le savoir dans les sciences positives, ou dans les maîtrises techniques des biens utiles, en les déconnectant des savoirs proprement humains. Il dégage ainsi un modèle de civilisation essentiellement ordonné au “vivre bien” matériel, en divorce de plus en plus profond avec une civilisation du “bien vivre”, où l’éducation à la vertu, individuelle et sociale, serait première sans être exclusive, et où l’humanisme, par conséquent, serait également premier.

 

La disparition de ce qu’on appelait jadis les “humanités” n’est pas l’effet d’un hasard malheureux, pas plus que celle, concomitante, des disciples et des maîtres et de leur relation faite d’autorité, de compétence et de respect. Le discrédit et la faillite de l’enseignement public qui l’ont accompagnée n’en sont pas davantage. Ce sont les effets consentis ou provoqués de cette rupture de civilisation, pour laquelle l’avoir doit désormais prendre définitivement le pas sur l’être et ses exigences normatives objectives, et il n’y a pas à s’étonner que l’éducation dite “nationale” ait été elle-même prise pour un champ d’expérimentations et de manipulations techniques. Sur les ruines provoquées ou consenties de l’humanisme et de la culture des savoirs intégrés, hiérarchisés et structurants, autour desquelles le soixante-huitarisme embourgeoisé danse encore, se sont édifiées des pseudo-cultures éclatées : culture du corps, culture de l’entreprise, culture des loisirs, culture du ballon rond, etc., jusqu’à cette antinomique culture de masse, terme que, faute de mieux, les sociologues ont inventé pour décrire le fond commun de crétinerie abyssale dans lequel la télévision, les magazines, le cinéma ou la publicité, engluent le plus grand nombre - ce qui n’est pas sans rappeler qu’il est d’usage, aussi,  de parler de culture microbienne

 

Au plérome de ces savoirs éclatés trône désormais la Science. Dès l’école, le scientifique est déjà roi. S’il poursuit en cette voie, et s’y spécialise, jusqu’à être en mesure, à l’âge adulte, de lire chaque jour autre chose que l’Equipe, le Canard Enchaîné ou Titeuf, il deviendra peut-être même prophète, philosophe et prêtre. Car la science est tout. Elle, et ce qui n’est pas elle. Si elle ne peut pas être Dieu, c’est, non par impuissance, mais parce qu’elle a de longtemps conclu qu’il n’existait pas. Quand on parle de la science, naturellement, on parle de la science moderne, et de la science expérimentale. Car il y a longtemps aussi que les scientifiques ont décidé, avec le lâche consentement de la plupart des philosophes et des théologiens, qu’il n’y avait plus de science qu’en leurs lunettes et éprouvettes. Pourquoi dès lors la science aurait-elle besoin de la culture, puisque soit elle est elle-même la Culture par antonomase, qui permet de déterminer désormais le possible et l’impossible, y compris dans le domaine moral, ainsi que chaque débat scientifique qui touche à “l’éthique” le manifeste, soit elle est autre chose que la culture, auquel cas celle-ci ne peut rien lui apporter qu’elle ne sache et mieux qu’elle, sur l'Olympe où elle s'est établie de haute lutte contre les superstitions et les savoirs aléatoires ? La culture n’est bonne que pour ces humanoïdes qu’on appelle des littéraires, ou des artistes, ceux du moins que ne satisfont, aussi incroyable cela puisse paraître, ni la télé, ni le Canard enchaîné, ni l’Equipe, ni même Titeuf.

 

Ainsi naissent des débats qui n’auraient jamais dû naître. La science est-elle la culture ? Est-elle autre chose que la culture ? Est-elle contre la culture ? Ou est-elle une partie de la culture, une partie dans un tout où elle doive elle-même se situer pour être humaine, ou pour le rester ? L’enjeu de ces questions n’est pas anodin quand on réalise à quel degré l’homme lui-même est devenu un objet central de certaines sciences, à quel degré il paraît être devenu étranger à certaines autres et à quel point, aussi, la réalité totale et objective de l’homme paraît être méconnue en certains débats relatifs à la manipulation du vivant, quelles qu’en soient les formes.

 

Pour nous aider à réfléchir à cette question, nous accueillons à nouveau ici un article rédigé par Mgr Derisi, intitulé tout simplement “Science et culture”. Ce texte a paru dans le numéro 59 revue Sapientia (année 16), pour l’édition de janvier-mars 1961 (pp. 3-6). La traduction est faite par nos soins ©.

par La rédaction publié dans : Mgr Derisi (textes) communauté : Chrétiens et heureux de croire
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Mercredi 9 avril 2008


CONTEMPLATION et ACTION (1)

par Mgr Octavio N. Derisi

 

 

I.- De tous les êtres qui l’entourent, l’homme est le seul non seulement à être, mais à savoir qu’il est. Le seul non seulement à pouvoir agir sur soi et sur les choses mais à être, en outre, maître de son activité, parce qu’il est libre d’en disposer dans un sens ou un autre.


Telle est sa grandeur : sa conscience et sa liberté, fruit de son esprit, le placent au-dessus de toutes les choses matérielles, en un domaine qui transcende l’espace et le temps. Ils lui confèrent ainsi la maîtrise du monde matériel et de soi-même.


II.- Les autres êtres, en effet, n’ont pas une conscience explicite de ce qu’ils sont. Ils sont conduits à leurs fins spécifiques et individuelles par des lois nécessaires, d’ordre physique, chimique, biologique et instinctif, imprimées dans leurs facultés. Incapables de sortir du champ inéluctable de ces lois, ils agissent toujours de la même manière, sans progrès aucun. En revanche, l’homme, grâce à son intelligence, peut dépasser les phénomènes jusqu’à parvenir à l’être constitutif des choses. Il peut faire retour sur soi, sur sa propre activité et sur son être. Il peut s’intérioriser, dans le domaine lumineux de la conscience, méditer sur la vérité de l’être des choses, l’être de Dieu, son propre être intérieur. Il peut ainsi mettre en relation fins et moyens, organiser son action pour tendre à ces fins, soit dans les choses extérieures, par la technique et l’art, soit dans sa propre activité libre, par sa vie morale, ou organiser l’activité de son intelligence strictement contemplative, par la science et la philosophie.


Dans ce retour sur soi, l’homme enrichit de plus en plus son intelligence, par la contemplation de la vérité, et grandit dans sa volonté libre, par l’amour du bien. Son esprit s’enrichit par ces deux voies, comme homme, être de conscience et de liberté.


 

III.- Mais ce n’est pas assez dire. Ce n’est aussi que par cette double dimension de l’esprit que l’homme est capable de faire retour sur l’être et l’activité des choses matérielles elles-mêmes, afin de les enrichir par la réalisation de la vérité et du bien, lesquels ne sont rien d’autre que l’être. Dans le silence de la méditation, par son intelligence, l’homme découvre les relations des moyens et des fins et, à cette lumière, il organise les règles de l’action pour les mener à terme, sous l’impulsion de sa liberté. Les résultats obtenus lui permettent de découvrir de nouveaux moyens d’obtenir de nouvelles fins, et c’est ainsi qu’il accroît les biens matériels.


Les fruits si abondants qui ont été tirés des objets matériels par l’art et la technique s’enracinent dans l’esprit. Ils ont germé et mûri dans sa solitude féconde, dans une méditation qui a découvert les relations qui ont cimenté leur possibilité. C’est l’esprit encore qui a ensuite enchaîné les moyens de leur réalisation et, finalement, par la volonté, qui s’est décidé à l’effectuer.


On le voit, il n’y a pas que l’enrichissement intérieur, le plus noble, celui qui porte sur l’homme lui-même, qui soit atteint par l’intériorité lumineuse de la conscience, par la contemplation de la vérité et la décision libre de réaliser le bien. Il en est de même des biens matériels produits par l’art et la technique. Ceux-ci ne peuvent pas être atteints sans que l’action qui les obtient ou les réalise puise et soit alimentée à cette double source créatrice de l’esprit : celle de l’intelligence et de la volonté libre. Par la vérité ou le bien pratique ou réalisable, l’intelligence ordonne l’action par tels ou tels moyens. La volonté libre décide de son existence comme bien, en la mettant en œuvre.


L’action qui enrichit le monde spirituel, de celui de l’homme individuel, de la famille, de l’Etat et des autres institutions sociales, comme celle qui accroît le monde des biens matériels, artistiques et techniques, et les transforme pour le bien spirituel et matériel de l’homme, passent immédiatement par une action extérieure et même par des instruments matériels. Cependant tous ces biens sont radicalement des biens de l’esprit, parce que les uns et les autres s’enracinent dans la vérité et le bien, qui les alimentent. Ils y puisent non seulement leur existence, leur raison d’être, mais aussi leur orientation, dans l’intériorité de la contemplation de l’intelligence, et par la force créatrice de la volonté libre.


IV.- La triple organisation des habitus (1) de la science et de la philosophie, qui disposent l’homme de façon stable à découvrir et à contempler la vérité, des vertus morales, qui ordonnent l’homme individuellement et socialement à sa fin ou à son bien suprême, et des arts et des techniques, qui le rendent capable de transformer la matière, y compris son propre corps, en objets beaux et utiles, concourt à l’accroissement des biens matériels pour les mettre au service, en définitive, du bien spécifique de l’homme. Cependant, avant que d’être des effets de l’action immédiate qui les réalisent, et qui est en l’occurrence une action matérielle, ces biens sont des effets de l’esprit. C’est lui, dans sa solitude féconde, qui les découvre, s’en empare, les ordonne et les réalise pour constituer ainsi le monde spécifiquement humain. Ce monde, créé par l’homme, est celui de la culture.


Dans le monde, l’homme est capable de culture. Autrement dit, il est capable de cultiver, c'est-à-dire d’organiser et de réaliser le bien dans sa propre activité d’être spirituel mais aussi dans l’activité et l’être des choses matérielles. Il peut accroître les biens corporels et les biens spirituels du monde, parce qu’il est, lui seul, par son intelligence, sa conscience et sa liberté, un être spirituel.


Sans l’esprit, l’homme appartiendrait à un monde obscur et rigide de nécessités matérielles, gouvernées par des lois mécaniques, chimiques, biologiques et instinctives. Il serait privé du pouvoir créateur qui l’en libère et le rend apte à élever et à transformer son propre être spirituel par l’activité contemplative et morale, et celui des êtres matériels et de son propre corps par l’activité technico-artistique.


Le progrès matériel, l’accroissement et le perfectionnement des facteurs économiques et des moyens techniques supposent évidemment des êtres et des activités matériels. Cependant, ce progrès ne peut lui-même être obtenu, comme tel, sans l’intervention de l’esprit, de l’activité contemplative de l’intelligence et de l’activité créatrice de la liberté, lesquelles ordonnent ces êtres et ces activités matériels à une fin.


 

V.- Si l’on coupe l’action de sa source spirituelle, elle perd son sens créateur humain, sa signification culturelle. Elle perd sa valeur d’accroissement et de perfectionnement spécifiquement humaine, pour tomber et se diluer dans l’ordre purement matériel et irrationnel, dans un activisme privé de sens, gouverné par des lois purement instinctives et étrangères à l’esprit.


Il est donc nécessaire d’enrichir et de subordonner l’action extérieure à la vie spirituelle, à la contemplation intellective de la vérité, à la volonté libre ordonnée au bien. Sans cette dernière, non seulement l’action perd tout sens humain, mais aussi toute fécondité culturelle. Elle devient incapable de générer des biens qui soient adaptés à l’obtention du bien spécifique de l’homme.


Dès lors, le meilleur service qui puisse être rendu à l’action est de commencer par s’éloigner d’elle et du monde extérieur. Il faut d’abord enrichir son esprit dans la solitude et la méditation, dans l’exercice vertueux de l’acquisition de la vérité et du bien, afin d’être en mesure ensuite, de retour au monde extérieur, de lui apporter les fruits accumulés dans l’intériorité, par une action nourrie de biens spirituels.


Cette exigence concerne spécialement les jeunes, en particulier ceux qui s’adonnent à l’étude, qui poursuivent des études universitaires, parce qu’ils sont en principe destinés à diriger les différentes strates d’une nation qui attend l’amélioration de la société dans différents domaines: familial, économique, politique, etc. Ils doivent réfléchir, et comprendre que pour agir efficacement et obtenir une authentique transformation ou un progrès social, ils doivent commencer par enrichir leur intelligence au contact de la vérité et des principes qui en découlent, organiser leur savoir dans sa dimension théorétique et pratique, et exercer leur liberté en l’ajustant aux exigences normatives qui en résultent. Pour cela, ils doivent savoir se recueillir dans la solitude de la méditation et de l’étude et apprendre la maîtrise de soi pour acquérir les vertus. Ainsi armés intérieurement par ces richesses de l’esprit que sont la vérité et le bien, ils pourront plus tard agir avec justesse, ordre, efficacité, et réaliser par l’action, ainsi nourrie et gouvernée par l’esprit, les grands biens qui auront été accumulés dans l’intériorité.

 

A défaut, cette activité sera toujours menacée de dévier doctrinalement ou moralement, par l’erreur ou le mal, pour n’être pas ajustée à la vérité et au bien. C’est ainsi que l’on détourne sa vocation, en se lançant prématurément sur les voies de l’action, sans y être assez préparé par l’apprentissage indispensable des biens de l’esprit, qui le fécondent et le guident.


Même après que sa vie spirituelle a été disciplinée et enrichie dans la méditation et la vertu, un homme d’action doit souvent se retirer de cette dernière, pour revenir sans cesse à l’intériorité, lumineuse et féconde, et s’enrichir à nouveau de ses biens. Il doit s’y réarmer en portant son regard sur la vérité et les normes de valeur qui en découlent. Alors seulement il pourra retourner à l’action, à défaut de quoi il risque de se condamner à mener une activité stérile, de se livrer à une agitation inefficace, parce que privée des biens de l’esprit, sans lesquels aucune action humaine n’a plus ni contenu ni sens spécifiques.


Avant toutes choses, l’enrichissement intérieur de l’esprit. Ensuite, seulement, l’action extérieure, toujours sous sa direction et nourrie par ses biens transcendants que sont la vérité et le bien, participations de la Vérité et du Bien de Dieu.

 

Mgr Octavio N. Derisi

Traduction hermas.info ©

 

_______________

(1) Article publié dans la revue Sapientia, organe de la Facultad de Filosofía y Letras, Año 15, n° 55, Enero-mayo 1960, pp. 3-6. Source : Pontificia Universidad Católica Argentina [Ici]


(2) Le terme latin habitus est directement intraduisible en Français. Il désigne, dans le langage scholastique, une disposition stable, ferme, à être ou bien à agir (ou à faire). Dans le premier cas il s'agit d'un habitus entitatif, dans le second d'un habitus opératif. Dans l'ordre de l'agir, un habitus peut être tourné vers le bien ou vers le mal. On parle alors dans le premier cas d'une vertu, et dans le second d'un vice. On dira ainsi, par exemple, que la justice est un habitus operatif bon. C'est plus qu'une "habitude" : il s'agit d'une disposition positive, qui rend prompte, facile et agréable la pratique de la vertu correspondante (ou du vice). Les habitus ici visés sont ceux qui perfectionnent l'intelligence dans son fonctionnement.

 
par La rédaction publié dans : Mgr Derisi (textes) communauté : Chrétiens et heureux de croire
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Mercredi 9 avril 2008

Nous sommes heureux de présenter ici un texte qui nous paraît très important, de Mgr Octavio Nicolas Derisi (1907-2002). Mais avant de présenter le texte, présentons son auteur, très peu connu chez nous.

 

Ce septième fils d’immigrés italiens, dont le père était charpentier, a commencé sa longue liste de publications (dont 37 livres) par un ouvrage intitulé La constitution essentielle du sacrifice eucharistique de la Messe, après l’obtention de son doctorat de théologie, à l’âge de 22 ans. Entré à la Faculté de philosophie de Buenos-Aires en 1934, il s’y illustra par sa thèse doctorale remarquable, en 1941, sur Les fondements métaphysiques de l’ordre moral. En 1953, le pape Pie XII lui conféra le titre de prélat domestique de Sa Sainteté. Il fonda l’Université catholique d’Argentine en 1958, dont il fut le premier recteur jusqu’en 1980, et le pape Paul VI l’éleva à la dignité épiscopale en 1970. Mgr Derisi fut évêque titulaire de Raso et auxiliaire de La Plata, avant d’être nommé en 1984 archevêque “ad personam” du siège de Raso par le pape Jean-Paul II. Ce dernier l’a également nommé, en 1981, consultant de la Sacrée Congrégation pour l’éducation catholique. Titulaire de pas moins de sept doctorats, dont quatre “honoris causa”, il fut membre de sept académies dont l’Académie pontificale de Rome et de celle de Saint Thomas d’Aquin, dont il fut un disciple passionné. Puissent ces modestes lignes lui rendre hommage.


Il est très fréquent de rencontrer des gens qui se plaignent de la déshumanisation de la vie, ou des progrès du matérialisme. Il est fréquent aussi de rencontrer des gens qui sont conscients de ce qu’il est anormal que l’économie ait pris le pas sur la politique, le chiffre sur l’homme. Il est très rare, en revanche, de rencontrer des gens convaincus de ce que ces effets aient des causes. Plus rare encore d’en trouver qui saisissent que ces causes sont intellectuelles ou morales. Il y a le monde de l’action, où l’on déploie ses énergies, avec ses vicissitudes que l’on connaît, les hauts, les bas, les progrès et les retournements, et il y a le monde de la pensée. On postule habituellement qu’ils n’ont pas de rapport. On a d’ailleurs ses spécialistes pour l’un, et ses spécialistes pour l’autre, et l’on s’accommode bien qu’ils vivent à part, parce qu’on ne soupçonne plus qu’il puisse en être autrement.


Mgr Derisi vient nous rappeler qu’il n’en est pas ainsi, que le monde humain est un monde intellectuel et moral, que même l’ordre des choses matérielles, des choses fabriquées relève de ce monde humain, et que ce dernier ne demeure tel qu’à condition de demeurer lui-même sous la mouvance de l’intelligence et de la volonté et, partant, sous la norme du vrai et du bien.


L’incidence d’une telle analyse est considérable, car elle nous montre à la fois pourquoi ce monde cesse d’être humain et comment il peut toujours le redevenir. Elle se termine pour cela par un appel à la jeunesse, à tous ceux (car il y a bien des façons d’être jeune) qui ne sont pas installés dans des conformismes tels qu’ils se sont résignés à l’asservissement de leur humanité par la déraison et l’amoralité.

par La rédaction publié dans : Mgr Derisi (textes) communauté : Chrétiens et heureux de croire
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