I.- La démocratie est un régime qui tire ses qualités, au moins théoriquement, de la liberté qu’il donne aux citoyens et de la faculté qu’il leur offre de participer au gouvernement de la société tout entière. L’expérience montre cependant que le souci de la liberté (individuelle) prend souvent le pas, au point d'aller contradictoirement jusqu’au désintérêt de la chose publique, c'est-à-dire de ce qui justifie formellement la démocratie.
Les échéances électorales et leurs enjeux réveillent parfois cet intérêt, ce qui est heureux. Mais cet éveil est lui-même souvent dicté, en grande part, par la recherche d'avantages personnels : me prendra-t-on davantage d’argent ? De quelle manière, et à quelles fins ? Qu’en sera-t-il de ma situation matérielle, de mon pouvoir d’achat, de ma sécurité, physique ou professionnelle, demain, avec tel ou tel candidat ? Avec lequel est-elle susceptible de s’améliorer, pour moi et pour les miens ? Qu’en sera-t-il de l’éducation de mes enfants, des conditions de mon logement, de ma retraite ? Il va de soi que toutes ces questions sont légitimes, tant elles sont intimement liées aux finalités mêmes de la vie en société, et à cette recherche : bien vivre.
Si le bien commun d’une société n’est pas la simple addition des biens individuels des citoyens, il est incontestable que la détermination politique de choix susceptibles d’apporter une réponse favorable à ces questions, pour le plus grand nombre, satisfait aux exigences de ce bien.
II.- Cependant, le bien commun, parce qu’il est un bien humain, n’intègre pas cette seule recherche. Vivre comme un homme, c’est vivre selon la raison. Non pas comme un ratiocineur, qui ferait de sa raison souveraine la mesure autonome de toute chose, du vrai, du faux, du bien, du mal ou de ses modes de vie, dans une perspective purement hédoniste ou utilitariste. Mais comme un homme raisonnable, qui se gouverne dans le respect de la nature des choses, au premier chef de la sienne propre, telle qu’elle a été créée par Dieu, et telle que sa raison la lui fait connaître, avec son orientation intrinsèque au vrai et au bien. Vivre en homme, c’est s’appliquer à discerner ce qui est digne d’un homme, en chacune des circonstances changeantes de la vie, ce dont on ne pourra jamais avoir à rougir – et à le réaliser. « L’ordination rationnelle de l’acte humain au bien dans toute sa vérité et la recherche volontaire de ce bien, connu par la raison, constituent la moralité (1) ». Cette vie humaine digne de ce nom ne va pas de soi, loin s’en faut ! Elle n’est pas innée. Elle est, de fait, empêchée, contrariée ou menacée, par l’inclination au mal et par les complicités que nous nourrissons avec lui en nous. Elle suppose donc apprentissage, éducation, rectification, affermissement. Tout cela, c’est la vertu qui l’apporte, elle qui n’emprunte pas en vain son nom à la force. Il faut être vertueux, c'est-à-dire moralement fort, pour vivre en homme, pour être prudent, pour être juste, pour être sociable, pour être libre enfin.
Cette éducation à la vertu, à l’humanité, se réalise dans les cercles concentriques de la vie en société, de la vie familiale à la vie politique, où la grâce chrétienne l’accompagne à chaque étape et la parfait. Voilà pourquoi la finalité de la vie en société n’est pas seulement de nous permettre de bien vivre, selon l’acception matérielle du terme, mais aussi de vivre bien, c'est-à-dire selon la vertu. La vie sociale ne sert pas uniquement de cadre sécurisé à notre prospérité ; elle est aussi le cadre de notre humanisation, ouverte à notre vie en Dieu. A l’inverse, on grandit en humanité à mesure qu’on grandit en sociabilité, ce que confirment, dans l’ordre surnaturel, les exigences de la charité.
III.- De même qu’on peut parler d’homme digne de ce nom, pour celui qui tend à s’épanouir socialement dans le respect de ce qu’il est, de même on peut parler de société politique digne de ce nom lorsque celle-ci offre à ses membres, non seulement la paix et la prospérité, mais aussi les conditions objectives de leur épanouissement humain.
Voilà pourquoi les questions débattues lors de la campagne présidentielle, et toujours d’actualité pour les prochaines législatives, sont si importantes, relatives au mariage, à la reconnaissance des unions homosexuelles, à l’adoption par des couples homosexuels, à l’euthanasie ou aux manipulations génétiques, voire à l’écologie ou à l'enseignement. Voilà pourquoi, aussi, les évêques de France, et d’ailleurs, ont insisté à raison sur les exigences de la solidarité, sur la protection des faibles ou l’accueil des déshérités, parce que la pratique de la justice, comme de la miséricorde, est une composante essentielle de la vie morale et donc de la relation sociale.
L’enjeu est là : procurer ou favoriser, par nos engagements et par nos votes, des conditions de vie véritablement humaines, au sens complet du terme, et selon la prospérité, et selon la vertu. Des conditions dont le choix nous honore en tant qu’hommes, et dont l’application permette à la communauté politique de vivre humainement. Il apparaît évident qu’une politique économiquement ruineuse doit être combattue ; il est tout aussi manifeste qu’une politique qui ruine la vie morale, en nie les exigences ou en dilue les repères doit être résolument combattue. Tout simplement pour cette raison essentielle qu’elle est objectivement une politique inhumaine, anti-humaine. Il est impossible, pour un chrétien, de favoriser une politique qui, reposant sur une anthropologie sans transcendance et un relativisme radical, apporte des obstacles majeurs au déploiement d’une vie humaine digne de ce nom et contribue à obscurcir, encore plus, le destin surnaturel de chacun.
Le grand mérite, l’immense mérite de ces dernières élections présidentielles, est d’avoir permis, en mettant en relief un certain nombre d’enjeux vitaux, sur la famille, la vie humaine ou les équilibres écologiques, de manifester que le vivre bien est premier par rapport au bien vivre et à la prospérité économique. La parole du Christ, « que sert à l’homme de gagner le monde s’il vient à perdre son âme ? » peut être transposée de l’ordre du salut à tout l’ordre humain, comme un égal rappel à la raison droite. Cette parole, le chrétien ne peut pas la faire taire, lui qu’elle porte et qu’elle sauve ! Elle l’accompagne en toute sa vie, en tous ses choix, en politique comme ailleurs, pour le garder d’y introduire des fractures ruineuses pour soi-même et pour tous. Il n'est, pour lui, que d'en prendre conscience.
Puissions-nous, à l’occasion des prochaines élections, comme en tous nos engagements ultérieurs, garder ou retrouver notre fierté d’être chrétiens, comme nous y invitent les prélats dont nous avons cité les textes récemment (cf. rubrique : Paroles d’évêques). Comme Christophores, nous avons cette contribution à apporter au bien commun, que nul autre ne peut, comme telle, apporter à notre place : la charité d'une vérité totale et objective sur l'homme et ses destinées.
(1) Jean-Paul II, Encycl. Veritatis splendor, 6 août 1993, n° 72.