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Mardi 10 avril 2007 2 10 /04 /Avr /2007 16:50

Par La rédaction

    La philosophie est souvent tenue pour une sorte d’occupation de désœuvrés, sans grand rapport avec la réalité. Il est vrai que l’idéalisme ambiant, qui l’a largement envahie, n’a pas peu contribué à justifier cette sévérité. Depuis quelques décennies, elle est aussi devenue une sorte de job “branché”, voisinant avec le journalisme militant. Une sorte de club des philosophes, généralement parisiens comme il se doit, s’est ainsi donné mission de délivrer de temps à autre, au milieu des opinions communes, ce qui doit être tenu pour la quintessence de la sagesse. Après Jean Daniel, qui a longtemps tenu ce rôle au milieu des génuflexions de ses adulateurs, est venu notamment l’inévitable Bernard-Henri Lévy, lequel a en quelque sorte commercialisé le rôle jusqu’à être lui-même identifié par un sigle : BHL.


Quelles que soient les parodies, les caricatures ou les bouffonneries dont elle aujourd’hui souvent l’objet, la philosophie ne laisse pas d’être la sagesse pérenne qu’elle ne peut pas ne pas être. Métaphysicienne par vocation, elle est hors d’atteinte de ces Jourdain. Ceux-ci, trop peu armés pour s’engager dans une telle voie, ne sévissent que dans le champ de la morale, individuelle ou politique, où ils puisent aux sources du “bien-penser” contemporain. Avouons-le trivialement, c’est à la fois plus facile et plus payant.

 
Là, ils trouvent matière, et auditoire. La philosophie n’a pas bonne presse comme exercice de la pensée, mais elle a toujours le prestige de son nom. Que voulez-vous, dans une société où le paraître constitue une valeur de premier ordre, paraître "philosophe", ma foi, sonne assez bien. Bien sûr, quelques esprits chagrins pourraient se remémorer de lointaines coquetteries de même genre, aristocratiques ou bourgeoises, qui furent le prélude de désillusions sanglantes. Mais l’heure n’est ni à l’histoire, ni au futur. Paraître est un luxe. Et, par hypothèse, celui-ci se consomme dans l’instant, comme la lumière du soleil, dont on nourrit son merveilleux bronzage.

 
Voilà, d’ailleurs, que la philosophie tente parfois les politiciens, pas toujours avec bonheur. Après tout, ne sommes-nous pas tous un peu philosophes ? Il nous est d’autant plus aisé de le croire que nous sacrifions plus volontiers à la conviction que la réflexion s’identifie à la pensée, et l’opinion au jugement. M. Sarkozy s'est laissé aller à cette tentation. Pourquoi pas ? Du moins a-t-il accepté d'être interrogé par une revue intitulée Philosophie Magazine (n° 8).

 
Il s’agit en l'occurrence d’un entretien avec M. Michel Onfray. Ce dernier, puisqu’il faut bien s’y attarder, est connu des milieux catholiques. Sophiste militant, très antichrétien, très antireligieux en général, M. Onfray prétend faire de l'hédonisme le stade ultime d'une civilisation du plaisir et de la jouissance : voyez, en passant, comme le “philosophe” est “rebelle” ! M. Onfray a commis, on s’en souvient peut-être, un prétentieux Traité d'athéologie qui a fait son succès, prodigieux cumul d’erreurs historiques et philosophiques qui eussent été, en d’autres temps, qualifiées de crasses et supines (1).

 

    Dans l’entretien, est abordée la question de l’agir moral et de sa relation à la liberté et au déterminisme. M. Sarkozy en vient à cette réflexion que « l’être humain peut être dangereux », à propos d’une femme, meurtrière de son mari, et qui pourtant, dans sa jeunesse, n’aurait jamais pu imaginer être capable d’un tel acte. « C’est d’ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n’y a pas d’un côté des individus dangereux et de l’autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d’innocence et de dangers », ajoute-t-il. Cette réflexion nous paraît très juste. Elle souligne le caractère essentiel de l’éducation, au sens large du terme, dans une société humaine. A l’évidence, il faut des siècles d’intelligence, de génie, d’obéissance aussi, pour constituer une société humaine dans laquelle il paraisse en quelque sorte spontané, naturel et évident de respecter des règles publiques de comportement civilisé. Mais à l’évidence aussi, il faut peu de chose pour que cet acquis séculaire vole en éclats ou se désagrège et que l’homme [re]devienne un loup pour son semblable. On s’étonne dès lors chaque jour que les politiciens puissent ne pas comprendre que la politique familiale constitue, de ce seul chef, un enjeu tout à fait considérable.

 
Arrive alors, dans l’entretien, la question classique : par quelle cause devient-on mauvais ? Liberté ou déterminisme ? Les réponses et les polémiques qui ont suivi cet entretien, dans et hors de la classe politique, se sont opposées sur cette dialectique.


On reproche à M. Sarkozy – qui a pourtant reproché à M. Onfray de ne pas tenir compte de la liberté, en évoquant les déterminismes sociaux chers à sa famille de pensée – d’avoir dit qu’il « inclinait à penser qu’on naît pédophile », qu’il y avait une fragilité génétique chez les jeunes qui se suicident et ceux qui développent un cancer. On lui oppose dès lors la liberté. Soit. Mais la liberté est-elle la seule réponse à la question posée ? N’est-il pas également faux de réduire tout le problème à la liberté et de le réduire tout entier au déterminisme ?

 

    Ce qui paraît faux - pour autant que cela soit la pensée de M. Sarkozy - c’est d’enfermer l’agir humain, l’agir moral, dans des prédéterminations biologiques, même s’il évoque la possibilité de thérapies pour soigner en particulier ce qu’il appelle cette « pathologie » de la pédophilie [en est-ce une, et en quelle proportion ?]. On ne voit pas poindre dans son propos, en effet, la moindre possibilité humaine d’émancipation de cette tendance, comme si le physique devait avoir un effet nécessaire sur la vie morale. Seule la science paraît pouvoir agir. Derrière cette conception, qui n’est pas sans rappeler certaines conceptions criminalistes du XIXème siècle [celles du “criminel né”, identifiable à sa physionomie, et contre lequel on devait agir avant qu’il ne passe à l’acte, pour protéger la société], il s’agit, finalement, d’un matérialisme radical, plus radical encore que le déterminisme sociologique de M. Onfray. C’est la raison pour laquelle Mgr Vingt-Trois, archevêque de Paris, a pu déclarer saisir dans les propos du candidat à l’élection présidentielle un évident relent d’eugénisme.

 
Pour autant, le déterminisme est-il totalement absent de la vie humaine ? Les mots sont ici piégés. S’il faut entendre par là que déterminisme et liberté s’excluent comme le chaud et le froid, alors tout débat est évidemment clos. La raison n’y trouve cependant pas toute satisfaction, qui sait bien devoir rendre compte de situations où le nécessaire et le libre paraissent intimement enchevêtrés. On sait bien qu’il existe des conditionnements génétiques. Le crétinisme, par exemple, qui se traduit par une absence de développement physique et mental, est bien d’origine congénitale. Peut-il y avoir quelque chose d’analogue dans l’ordre de la délinquance, qui prédispose à la violence sur soi-même ou sur autrui ? Serait-il tout à fait absurde qu’il puisse en être ainsi ? L'honnêteté oblige à reconnaître que c'est là le sens de la question posée par M. Sarkozy, dont il faut tout de même souligner qu'il n'en fait pas un thème de campagne. Qui nierait, par ailleurs, qu’il y ait aussi des conditionnements sociaux très pesants, qui peuvent étendre très avant leur ombre sur la liberté quand ils ne donnent à connaître que la seule expérience du désordre, de l’efficacité de la violence et de la dissolution du sens moral dans l’instinct de survie ? La question n’est pas si simple que la dialectique du “déterminé” et du “libre” pourrait le laisser croire.

La réponse est sans doute dans cette distinction à opérer, entre le déterminisme et le conditionnement. Le déterminisme exprime une loi d’airain : l’homme n’en peut pas sortir. Il est marqué dès sa naissance et produira ce que cette loi l’a nécessité à produire. Le déterminisme est si irrémédiablement fermé que seul l’intervention d’un facteur extérieur peut en briser la chaîne, comme la médecine pour le pédophile dont parle M. Sarkozy. Le conditionnement est différent. Il peut constituer une contrainte physique voire morale extrêmement fortes, au point de laisser hypothétique un exercice effectif de la liberté, mais jamais au point qu’un cours différent de la vie ne soit pas au moins humainement possible, par nature ou par grâce, par choix, par révolte ou par acceptation de l’aide d’autrui.

 
    Il est extrêmement frappant, d'un point de vue chrétien, de constater que le péché originel est toujours le grand absent de ces débats sur le déterminisme et la liberté. Pourtant, c’est peut-être lui, et lui seul, qui autorise un exact positionnement de la question. Le péché originel est assez un déterminisme pour n’épargner aucun être humain [hormis la mère du Sauveur et le Sauveur lui-même] jusqu’en son fruit ultime, qui est la mort et la décomposition. Il est à ce point un conditionnement qu’aucun homme, en fût-il guéri par le baptême, n’échappe à ses séquelles, au premier rang desquelles il faut placer l’inclination au mal, terreau, précisément, de toute criminalité. Il est assez réel et actuel, assez obsédant même, pour qu’un saint Paul ait pu en gémir. En ce sens, il est, par ses incidences individuelles et sociales, le déterminisme même, et le conditionnement même de chaque être humain, et ce jusqu’à la fin des temps.


Or il apparaît que ce déterminisme-là, qui affecte pourtant l’homme jusqu’à provoquer inéluctablement sa mort, et qui l’atteint toujours et partout dans sa moralité, même si le péché originel n’a pas raison de faute personnelle, n’est pas tel qu’il ne puisse être guéri, ou racheté, comme il vient d’être rappelé. Il apparaît aussi que ce conditionnement n’est pas tel, non plus, qu’il soit fermé à l’épanouissement de la liberté. Au contraire, serait-on tenté de dire.

 
En vérité, c’est par l’affirmation de la réalité de ce péché et de ses séquelles, que le judéo-christianisme a dégagé l’humanité de la chape de plomb que faisait peser sur elle la conception antique et païenne d’un monde déterminé par un destin implacable, par un fatum contre lequel les hôtes de l’Olympe venaient eux-mêmes se briser. L’idée du péché originel a ruiné l’histoire comme tragédie, et elle l’a ouverte comme drame où l’homme peut grandir, par la grâce, en s’émancipant volontairement de ce qui constitue une loi de mort. Il a fallu ce déterminisme-là, et ce conditionnement-là, pour qu’il soit révélé aux hommes qu’ils étaient des êtres responsables, c'est-à-dire capables de répondre de leurs actes librement accomplis. On ne songe pas assez qu’il n’y aurait pas de droit pénal ni de responsabilité civile, ni même de liberté, si le judéo-christianisme n’avait apporté cette révélation.

 
Certes, ceci ne règle pas tout. Les conditionnements eux-mêmes ne s’en trouvent pas absolument privés de leur force. Ils peuvent, avant comme après le christianisme, porter à la délinquance, au vice, à la haine, ou imprimer des tendances tyranniques. Mais on puisera d’autant plus de force à les combattre qu’on aura une plus haute idée de la place que la liberté doit tenir en une vie. La révélation judéo-chrétienne a éveillé la conscience morale à elle-même. Là où celle-ci est étouffée, il y a toujours espoir qu’elle puisse être éclairée, rectifiée. Il n’y a pas de situation humaine qui soit a priori une situation désespérée, qui soit irrémédiablement fermée à la rémission, au changement, à la réparation, et à cette forme ultime de la réparation qu’est le pardon, offert et reçu. M. Sarkozy a raison en ceci qu’il n’y a pas de mal que nous ne puissions faire, si monstrueux soit-il, mais il n’y a pas de mal non plus, si affreux soit-il, qui ne puisse être pardonné, qui, de fermeture sur soi, ne puisse être ouvert à la miséricorde et à la guérison acceptées ou recherchées. « Oui je le sens, disait la petite Thérèse, quand même j'aurais sur la conscience tous les péchés qui peuvent se commettre, j'irais, le cœur brisé de repentir, me jeter dans les bras de Jésus, car je sais combien il chérit l'enfant prodigue qui revient à lui... Je sens que cette multitude d'offenses serait comme une goutte d'eau jetée dans un brasier ardent ».

 
    Il est très éclairant que la question « pourquoi les hommes deviennent-ils mauvais », ne soit jamais adossée à la question « pourquoi deviennent-ils bons ». Car que des hommes deviennent bons, qu’il en soit qui honorent le genre humain par leur vertu ou leur savoir, voire leur sainteté, c’est ce que l’expérience révèle, fort heureusement. Or la problématique est rigoureusement la même. Elle est fondée sur la même donnée historico-théologique du péché originel, sur laquelle s’édifient le bien et le mal, et que connaissent si bien les confesseurs, qui font, chaque jour, de l’ancien avec du nouveau. On ne devient bon qu’à proportion qu’on assume sa liberté dans le bien, c'est-à-dire qu’à proportion que l’on assume la responsabilité de s’affranchir des conditionnements de toutes sortes susceptibles de nous porter au mal. Si le bien est possible, si la rémission est possible, si un Jacques Fesch (1) a pu passer du meurtre à la sainteté, c’est qu’il n’existe aucun conditionnement, aucun déterminisme qui soit tel que la liberté ne puisse s’y manifester pour en changer la loi. Le saint, à cet égard, est un témoin irréfutable de la vérité de l’humanité.

 
Au terme de cette analyse, on peut tout de même se demander si d’aucuns ne prêtent pas à M. Sarkozy plus que ce qu’il a voulu dire, comme c’est si souvent le cas, pour lui et pour d’autres, non sans calcul. Les exemples sont assez nombreux, en cette période électorale, pour provoquer une juste méfiance. On ne voit pas, en particulier, que M. Sarkozy ait réputé les pédophiles « incurables », comme le dit Mme Buffet, et il est vrai, n'en déplaise à qui s'en offusque, que la question de « l'inné et de l'acquis », qu'il a pris le risque d'évoquer, est une question réelle et importante, notamment dans le cadre d'une politique pénale. Ce n'est pas offenser la raison ou la foi que de la poser, pour autant qu'elle reste une question humaine, c'est-à-dire respectueuse de ce que le pape Pie XII appelait « la vérité totale et objective de l'homme », lequel est, par essence, un être doué de raison et de liberté.

 

En réalité, il nous semble que c'est moins la question elle-même qui peut inquiéter que le cadre dans lequel elle est posée, et qui est celui du mépris de la vie et de la réification de la personne humaine. Mais ici tous les étonnements sont permis. Que l'on s'interroge sur la portée des propos de M. Sarkosy, soit. Qu'on mette en garde contre leur éventuelle portée, soit encore. Que craint-on ? L'élimination physique à venir d'une catégorie d'individus ? Alors ouvrons les yeux : cette élimination existe déjà depuis plus de 30 ans, par l'avortement légalisé, qui ne concerne pas des criminels mais des innocents. Où sont donc les bonnes consciences sur ce sujet, les politiciens, les scientifiques ? Le crime est-il plus à odieux quand il est seulement possible que quand on s'y est déjà habitué ?


Décidément, cette campagne, pourtant déclarée si tere dans son contenu par les analystes, va finir par être donnée en exemple comme étant la plus féconde qui ait jamais été en débats d’ordre éthique...

 

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(1)   On se souvient en tout cas que deux ouvrages, notamment, sont venus réfuter ce Traité : celui de Mme Irène Fernandez, Dieu avec esprit, paru aux éditions Philippe Rey (2005), et celui de M. Matthieu Baumier, L’anti traité d’athéologie, paru aux Presses de la Renaissance (2005). Nous en recommandons chaleureusement la lecture.

(2)   On lira avec profit, sur l’itinéraire de cet homme, guillotiné en 1957, l’ouvrage du Père André Manaranche, Jacques Fesch : du non sens à la tendresse, 2ème édition, Éd. du Jubilé, coll. “Trésors de la spiritualité chrétienne”, Paris, 2003.

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Publié dans : Politique
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