LA MESSE, « puntum
dolens »
On le voit, la Messe était bien le « puntum dolens » des Evêques de France, le point
sur lequel ils ne manqueraient pas d’insister, confirmant ainsi les déclarations de Mgr Ménager, rapportées ci-dessus !
Je ne puis manquer à ce point, pour illustrer cet acharnement, au risque d’anticiper une fois encore, de citer trois
témoignages significatifs qui montrent l’état d’esprit qui régnait alors chez nombre d’Evêques, et leur rejet systématique de l’attitude de Monseigneur Lefebvre, qu’ils considéraient comme étant
une condamnation de ce qu’ils étaient parvenus à obtenir, par des moyens sur lesquels il y aurait beaucoup à dire : la réforme liturgique.
Le Cardinal Thiandoum
Le Cardinal Thiandoum
Vicaire général de Mgr Lefebvre alors Archevêque de Dakar, puis son successeur, à la demande même de ce dernier, Mgr Thiandoum
vint en Suisse en 1971 pour se faire soigner. Il tint à venir passer deux jours au Séminaire Saint Pie X d’Ecône, où je le reçus, Mgr Lefebvre étant en voyage. Mgr Thiandoum n’était pas encore
Cardinal. Mais il fut reçu avec tous les honneurs dus à son rang, et à l’affection profonde qui liaient l’Archevêque de Dakar à son prédécesseur. Il donna une conférence aux séminaristes, et
demanda de pouvoir célébrer la Messe de communauté, le lendemain dimanche.
Je lui fis remarquer que nous célébrions selon le rite de Saint Pie V. « Cela n’a aucune importance me
répondit-il. J’ai été ordonné dans ce rite, j’ai célébré la Messe dans ce rite pendant des années, et des générations de prêtre se sont sanctifiés avec la Messe de Saint Pie V. D’ailleurs, la
Messe de Saint Pie V n’est pas interdite, puisque le Concile lui-même a demandé que l’on conserve les rites centenaires ou immémoriaux, si je me souviens bien ».
Puis de me dire : « Je vais vous faire une confidence : je serai heureux
de célébrer selon le rite de mon ordination, mais je vous demande simplement de m’assister à l’autel pour éviter que je ne me trompe. Personnellement, je considère qu’elle exprime mieux que le
Nouvel Ordo, la plénitude du Saint Sacrifice de la Messe ».
« Vous ne savez certainement pas, poursuivit Monseigneur Thiandoum, que lorsque Monseigneur
Bugnini a fait célébrer dans l’Aula du Synode des Evêques, « ad experimentum » son
projet de Nouvelle Messe, le Nouvel Ordo, qu’il y a eu un RUGISSEMENT DE PROTESTATIONS de la part des Evêques présents. Et malgré cela, sans qu’il soit possible de comprendre comment il a pu s’y
prendre, il parvint à faire prévaloir ses idées auprès du Pape Paul VI qui promulgua le NOVUS ORDO. Le Pape avait publié : Roma
locuta est… Il ne nous restait plus qu’à obéir ! Mais
personne n’en voulait de cette Messe REVOLUTIONNAIRE ». (sic !)
Le Père Louis Bouyer, de
l’Oratoire
Il a participé au concile Vatican II comme consulteur. Personnalité marquante du Mouvement
liturgique (Le Mystère pascal, 1945) et promoteur de la réforme, il en dénonce violemment les déviations et les malfaçons dans les dérives
postconciliaires (La Décomposition du catholicisme, 1968 ; Religieux et clercs contre
Dieu, 1975) : « Ils ont alors en pratique substitué à la liturgie de l'Église et à la tradition vivante avec laquelle ils
voulaient renouer une pseudo-liturgie quasiment fabriquée de toutes pièces (...) ». II fustige la perte du sens des origines, du sens du sacré, et le
mépris des clercs pour les fidèles : « Même ce qu'il y avait de bon dans la réforme liturgique a été appliqué d'une manière qui ne l'était nullement. ». « Jamais on n'a imposé aux laïcs d'une manière aussi impertinente la religion
des prêtres ou leur absence de religion... ».
Les séminaristes sortis d’Ecône, et les séminaristes qui ne sont pas entrés dans les séminaires en
France, et moi-même, avons eu l’occasion de rencontrer le Père Bouyer, qui nous témoignait son affection, et son approbation pour la maintien de la liturgie tridentine.
Lors d’une longue conversation, il nous raconta comment et pourquoi il avait donné sa démission de
membre de la Commission chargée de la réforme liturgique :
« J’ai écrit au Saint-Père, le Pape Paul VI, pour lui présenter ma démission de membre de la Commission chargée de la Réforme Liturgique.
Le Saint-Père m’a convoqué immédiatement » :
Le Pape Paul VI
Paul VI : - « Mon Père, vous êtes une autorité incontestable et incontestée par votre connaissance profonde de la liturgie et de la Tradition de l’Eglise, et un spécialiste en ce domaine. Je
ne comprends pas pourquoi vous me présentez votre démission, alors que votre présence, est plus que précieuse, indispensable ! »
Père Bouyer : - « Très Saint-Père, si je suis un spécialiste en ce domaine je vous dirai très simplement que je démissionne parce que je ne suis pas d’accord avec les réformes que vous nous
imposez ! Pourquoi ne tenez-vous pas compte des remarques que nous présentons, et pourquoi faites-vous le contraire ? ».
Paul VI : - « Mais je ne comprends pas : je n’impose rien, je n’ai jamais rien imposé dans ce domaine, je
m’en remets entièrement à vos compétences et à vos propositions. C’est vous qui me présentez
des propositions. Quand le Père Bugnini vient chez moi, il me déclare : Voici ce que demandent les experts. Et comme vous êtes des experts
en cette matière, je m’en remets à vos jugements ».
Père Bouyer : - « Et pourtant, quand nous avons étudié une question, et avons choisi ce que nous pouvions vous proposer, en conscience, le Père
Bugnini prenait notre texte, et, nous disait ensuite que, après Vous avoir consulté : Le Saint-Père désire que vous introduisiez ces changements dans la
liturgie. Et comme je ne suis pas d’accord avec vos
propositions, parce qu’elles sont en rupture avec la Tradition de l’Eglise, alors
j’ai donné ma démission ».
Paul VI : - « Mais pas du tout, mon Père, croyez-moi , le Père Bugnini me dit exactement le contraire: jamais je n’ai
refusé une seule de vos propositions. Le Père Bugnini venait me trouver et me disait : "Les experts de la Commission chargée de la Réforme Liturgique ont
demandé cela et cela". Et comme je ne suis pas spécialiste en Liturgie, je vous le répète, je m’en suis toujours remis à vous. Jamais je n’ai dit cela à Monseigneur Bugnini. J’ai été trompé, Le
Père Bugnini m’a trompé et vous a trompés ».
Père Bouyer :
- « Voilà mes chers amis, comment s’est faite la réforme
liturgique ! ».
Très peu de temps après cet entretien, Mgr Bugnini était nommé Pro-Nonce en Iran. Mais la Réforme de 1969 et le Novus Ordo étaient
passés… et la Messe de Saint Pie V « interdite », ainsi que le prétendaient notamment des Evêques de France
! Ce qui précise et complète les données sur le départ de Mgr Bugnini, faites par Son Excellence Mgr Piero Marini,
ancien Maître des Cérémonies Pontificales, dans son ouvrage Cérémoniaires des Papes (Bayard,
2007, pages 40-42).
Le Cardinal Jacques Martin
Le Pape Jean Paul II remet la barrette Cardinalice au Cardinal Jacques Martin,1986
Mgr Jacques Martin, avant d’être nommé Cardinal avait été de longues années Préfet de la Préfecture Pontificale, chargé des
audiences du Saint-Père. Je l’avais rencontré à la Préfecture du Palais Apostolique quelques semaines après mon arrivée à Rome, au mois de novembre 1974. Tout de suite, il s’était intéressé avec
cœur à notre cause, et, pour éviter que nous ne restions isolés, il nous avait adressés à l’église de la Trinité des Monts, dont le Recteur était Mgr Jean-François Arrighi.
Mgr Martin a suivi de très près nos
« aventures ». Et je dois dire qu’il m’a honoré de son amitié. Je faisais partie des « 3
Jacques » : le Grand, le Moyen, le Petit. Le « Grand », c’était bien sûr Mgr Jacques Martin ; le « Moyen » était le Père Jacques Lahache, français, bénédictin, rédacteur français à
l’Union Pontificale Missionnaire (une des quatre Œuvres Pontificales Missionnaires). Le « petit », c’était votre serviteur, devenu rédacteur français à l’Agence Fides à
Propaganda Fide. Nous avions en commun le même Patron, saint Jacques le Majeur, fêté le 25 juillet.
Mgr Martin est venu à plusieurs reprises déjeuner chez moi, en compagnie de sa sœur. Homme de grand culture, c’était un
enchantement de l’entendre parler, évoquer ses souvenirs, nous raconter son service auprès du Successeur de Pierre, tout en maintenant une grande discrétion.
Nous avons abordé à plusieurs reprises les questions touchant à la réforme liturgique, notamment à propos des problèmes d’Ecône,
de la célébration de la Messe de Saint Pie V, les problèmes des séminaristes venus d’Ecône, ou à venir, de la situation dans le séminaires, en France notamment. Il s’est toujours gardé de porter
un jugement sur le bien fondé ou non du maintien par Mgr Lefebvre de la liturgie tridentine, mais il reconnaissait qu’il la préférait, il ne s’en cachait pas.
Un jour, il me raconta une anecdote (j’ai su par la
suite qu’il l’avait racontée aussi à Mgr Arrighi).
Le Lundi de Pentecôte de 1970, Mgr Martin attendait l’arrivée du Pape Paul VI pour la célébration de Sa Messe quotidienne.
Arrivé dans la sacristie, le Saint-Père, voyant les ornements verts, déclare à Mgr Martin :
Paul VI : -
« Mais ce sont les ornements rouges, car c’est le Lundi de Pentecôte et l’Octave de Pentecôte »
Mgr Martin, très embarrassé : -
« Mmmmm, Très Saint-Père, il n’y a plus d’Octave de la Pentecôte ! »
Paul VI : - « Comment ? Il n’y a plus d’Octave de la
Pentecôte ? Et depuis quand ? Et qui en a décidé ainsi ? ».
Mgr Martin, très,
très embarrassé : - « Très Saint-Père, Mmmmmm, l’Octave de Pentecôte n’existe plus : c’est Vous qui
avez signé sa suppression ! »
Paul VI : - « Non, Je n’ai rien signé de ce genre. Alors, j’ai été trahi. Comme le Christ. Vraiment, la fumée de Satan est
entrée dans l’Eglise. Mais « portae inferi non praevalebunt ».
(Note : le Pape Paul VI reprendra cette phrase dans son homélie du 29 juin 1972, en ces termes : « La fumée de Satan est entrée dans le Peuple de
Dieu »).
(à suivre)
Mgr J. MASSON