CHAPITRE II – L’ETRE ET LA FIN DE L’HOMME, FONDEMENTS DE LA CONCEPTION THOMISTE DU BIEN COMMUN (suite)
2. Principes téléologiques
A.- Jusqu’où va la philosophie : la connaissance aimante de Dieu est le destin ultime de l’homme
Les principes téléologiques répondent parfaitement aux principes ontologiques. L’homme, comme tel et comme créature, est un être naturellement imparfait et potentiel.
Comme animal, il est sujet aux lois des autres animaux, dans leurs étapes évolutives, les aléas de leur santé ou de leur maladie.
Comme être rationnel, il est naturellement discursif, progressif, perfectible dans ses pensées comme dans ses affections. L’éducabilité des animaux les plus parfaits est quasi-mécanique, et très limitée. Celle des hommes est pleinement libre dans son fonctionnement, et son extension n’a pas de limite.
Aucune créature n’est à elle-même son acte ultime, sa perfection ultime. Essentiellement composée d’acte et de puissance, son acte est lui-même limité et en puissance à une perfection ultérieure. Dieu seul, qui est Acte Pur, est son ultime et totale perfection en acte, sans mélange d’aucune potentialité.
Il est lui-même sa béatitude parfaite, infinie. Aucune créature, si parfaite soit-elle, n’est sa fin ultime, sa béatitude. Toutes ont besoin de se porter à quelque chose, de passer de la puissance à l’acte, pour obtenir leur fin ultime. « Toutes militent sous la bannière du mouvement – dit joliment Louis de Grenade – pour pouvoir, pauvres et nécessiteuses qu’elles sont, se mettre à rechercher ce qui leur manque (1) ».
Les créatures irrationnelles sont incapables de béatitude, parce qu’elles ne sont pas rendues capables de posséder Dieu en lui-même, par la connaissance et l’amour. Elles atteignent leur fin ultime en participant les perfections propres de leur espèce, par des mouvements uniformes et simples.
En revanche, les créatures rationnelles, comme l’homme et l’ange, sont capables de posséder Dieu en lui-même par la connaissance et l’amour, c'est-à-dire qu’ils sont capables d’être heureux et bienheureux. L’un et l’autre, l’homme et l’ange, doivent se mouvoir, ils doivent marcher par leurs actes de connaissance et d’amour vers leur fin ultime, vers Dieu.
Mais l’ange, qui est un esprit pur et une intelligence pure, est capable d’atteindre son ultime félicité à pas très comptés et instantanés : par un seul acte parfait et méritoire, un seul saut (2).
L’homme, en revanche, à cause de la complexité de sa nature, composée d’âme et de corps, et de l’élévation de la béatitude à atteindre, laquelle n’est pas inférieure à celle de l’ange, a besoin normalement de procéder à petits pas, du sensible à l’intelligible, du créé à l’incréé, du naturel au surnaturel, du participé au principe premier de toute perfection.
La voie est longue, étroite, pleine de difficultés, semée d’embûches par les ennemis mortels de nos âmes que sont le démon, le monde et la chair. La complexité des puissances de l’âme humaine, anorganiques et organiques, contraste avec la simplicité supérieure des puissances de l’ange, et avec la simplicité inférieure des puissances des animaux et des autres êtres irrationnels. Elle rend témoignage de la variété et de la multiplicité des mouvements nécessaires à l’homme pour s’élever aux sommets de son bonheur (3). Capable de s’élever à la hauteur des anges, il est en même temps habitant de ce monde sensible et corporel, où pullulent et se meuvent les être irrationnels. Il a dès lors besoin d’emprunter un itinéraire beaucoup plus long et beaucoup plus complexe. C’est un être amphibie, qui vit et sent avec les animaux et les plantes, mais qui intellige avec les anges et demeure ainsi aux confins du corporel et du spirituel. L’homme est ainsi un véritable microcosme, une synthèse grandiose de toute la création.
La philosophie reconnaît ce destin de l’homme, qui ne peut consister que dans son union à Dieu. Dieu seul est cause propre de l’âme humaine par création directe et individuelle et, par conséquent, Dieu seul peut être sa fin ultime, car la cause efficiente et la cause finale se répondent mutuellement.
Naturellement, l’homme naît privé de toute perfection morale et intellectuelle. Mais il naît, en même temps, naturellement capable de ces mêmes perfections, et ce jusqu’au degré le plus parfait de la connaissance et de l’amour naturel de Dieu, comme premier principe et fin ultime de son être. Aussi désire-t-il naturellement parvenir à cette ultime perfection, en cette vie ou dans l’autre.
(à suivre)
(1) NdT : Bien qu'il soit assez peu connu en France, Louis de Grenade [(1504-1588), de son vrai nom : Luis de Sarria], disciple du bienheureux Jean d'Avila,
est un maître très réputé de la spiritualité dominicaine et de la Contre-Réforme catholique en Espagne. Grand prédicateur et apôtre infatigable dans cette période tourmentée, il
a composé de nombreux ouvrages, de philosophie, de théologie, en particulier des ouvrages que l'on qualifierait aujourd'hui de "catéchèse", notamment un Mémorial de la vie
chrétienne (avec ses "Additions"), « dans lequel est enseigné tout ce qu'un chrétien doit savoir », et une Introduction au Symbole de la foi. Mais c'est surtout dans le
domaine de la spiritualité qu'il est connu. En particulier par la publication en 1554 du Livre de la prière et de la méditation, qui a connu rien moins que
huit éditions, où il expose toujours «les principaux mystères de notre foi», et surtout par celle de La guide des pécheurs, « dans laquelle il est traité abondamment des grandes
richesses et de la beauté de la vertu et du chemin qu'il faut suivre pour l'atteindre ».C'est cet ouvrage que cite ici le P. Ramirez, dans son édition J. Cuervo (Madrid) de 1906, tome 1, p. 17. Les Editions du Cerf ont publié son
Traité de l'oraison, du jeûne et de l'aumône (2004, 192 pp.), dans la Collection "Sagesses chrétiennes" - un ouvrage de circonstance en cette période
de carême.