Partager l'article ! Les “jeux dangereux”, la Société, et la responsabilité personnelle: I.- Le mot ...
I.- Le mot “société” n’est pas un terme univoque. Autrement dit, il n’a pas toujours le même sens. Il ne signifie pas la même chose quand on parle d’une société animale – de celle des fourmis ou des abeilles par exemple – et quand on parle d’une société politique. Ce n’est pas non plus un terme équivoque, qui signifierait dans chaque cas des réalités n’ayant de commun entre elles qu’un même mot, arbitrairement attribué, comme lorsqu’on parle d’un chien pour désigner ici une constellation, là un animal. Le mot société est un terme analogue. Cela veut dire que, sous un certain rapport, il présente, certes, des points communs dans tous les cas où il est utilisé, mais que, fondamentalement, il exprime des réalités très différentes, lesquelles ne se rencontrent pleinement que dans un seul cas. Il en est ainsi, par exemple, quand on parle d’une sainte pensée, pour dire qu’elle est pieuse ou charitable, et d’un homme saint, pour exprimer qu’il vit de la grâce même de Dieu.
On comprend bien ce qu’il y a de commun dans les différentes sociétés évoquées, animale et politique : le regroupement et l’organisation. La poursuite aussi, sous la conduite d’une force directive, d’un certain bien qui correspond à chaque société considérée. Voilà pour l’aspect commun. Qu’est-ce qui, fondamentalement, les distingue ? La recherche consciente, la liberté et son corollaire : la responsabilité. Ce qui fait que la société politique se différencie essentiellement de la société animale, c’est cela : le volontaire, qui permet de choisir, de refuser, de privilégier un moyen à un autre, d’orienter consciemment, de prendre et d’assumer ses responsabilités au regard du bien et du mal moraux.
Il en est ainsi, du moins, dans une approche réaliste, celle que le christianisme a dégagée de la gangue du déterminisme et des nécessités aveugles de la matière.
II.- Nous avons assisté à une conférence donnée sur les jeux dangereux, lesquels constituent apparemment un nouveau fléau qui frappe les enfants, dans leurs écoles et jusque chez eux, et ce depuis la maternelle. Ces jeux qu’ils pratiquent eux-mêmes entre eux, et qu’ils tournent contre eux, psychiquement et moralement, jusqu’à se donner la mort. Tout le monde a entendu parler du “jeu du foulard”, qui n’est pourtant qu’un exemple parmi une centaine d’autres. L’alerte sur ces pratiques, dans l’ensemble très méconnues des parents et des éducateurs, est hautement nécessaire. C’est un très grand mérite de la part de ceux qui dirigent l’Association SOS-Benjamin-ONECR de s’employer à en faire connaître la réalité, eux qui l’ont subie dans leur chair par la perte de leur propre enfant. Leur site vaut d’être consulté avec soin [ICI].
On ne pourrait que se réjouir de cette mise en alerte si elle n’était assortie d’un discours que l’on entend se répandre à tout propos, dès qu’il y a dénonciation de tels fléaux : il n’y a pas de responsabilité à rechercher. Pas de responsables de chair et de sang. Le responsable, c’est la Société, et ses progrès techniques : le développement des téléphones portables, par lesquels les enfants communiquent l’idée et la “recette” de ces jeux ; internet, sur lequel ils regardent des exemples réels, via Youtube ou Dailymotion ; La télévision, notamment MTV, qui consacre une heure de “spectacle” sur des jeux de cette nature, et d’autres facteurs encore.
Le discours selon lequel c’est l’impersonnelle Société qui rend l’homme mauvais n’est certes pas nouveau. Ce qui l’est, en revanche, c’est l’habitude de diluer le mal dans des nécessités de cet ordre, qui nous échapperaient, et dont il conviendrait seulement de se prémunir. Le Rapport Versini, que nous avons analysé ici, était aussi dans cette logique : les enfants souffrent dans des cadres familiaux éclatés ou recomposés, ils s’alcoolisent dès l’âge de 10-12 ans, ont des rapports sexuels très précoces, souffrent de la violence, de la drogue, d’une exposition excessive à la télévision ou à des jeux informatiques qui les détachent du réel, etc. mais aucune responsabilité n’est assignée, qui permettrait de dire : « Toi, parent, toi gouvernant, tu dois corriger ceci » et « toi, époux, toi éducateur, tu dois corriger cela », parce qu’en ceci ou en cela ton comportement ou tes choix sont générateurs d’un désordre nuisible au bien humain des enfants. C’est l’Evolution de la société qui est censée “vouloir” ces évolutions particulières et les dangers qui les accompagnent, comme une sorte de destin tragique qui nous imposerait une loi d’airain que l’on devrait dès lors se résigner à suivre, en essayant tant bien que mal, par la prévention collective, d’en neutraliser les effets par trop pervers. Il n’est surtout pas question de remettre en cause les comportements libres qui peuvent engendrer de telles situations, parce que ceux-ci sont fondés sur les sacro-saintes conquêtes, réputées irréversibles, de l’esprit libertaire. Je ne dois rien à personne, je fais ce que je veux, de ma vie, de mon couple, de mon corps, de ma famille. C’est ma liberté. A chacun de gérer la part qui lui revient des effets de mes choix, au conjoint, à l’enfant, à la collectivité, par la prise en charge des ruines humaines que chacun y apporte.
III. Ainsi, l’approche phénoménologique de ces crises interdit de poser des questions qui semblent pourtant aller de soi. Pour ne s’en tenir qu’au seul problème qui nous occupe ici : ces téléphones portables sur lesquels les enfants “naviguent” pour y transmettre des informations ou des “recettes” de jeux dangereux, qui les leur donne, et pourquoi ? Qui leur en paye l’abonnement ? Ces enfants qui ont assez de loisirs pour surfer sur DailyMotion ou Youtube afin de s’y repaître de vidéos mettant en scène des jeux où des enfants se blessent ou courent des risques mortels, pour en reproduire les scénarios, qui leur en laisse l’occasion, et où, et comment ? Ces enfants qui regardent des émissions de violence, qui les y autorise ? Ces enfants – des enfants ! – qui rentrent chez eux où personne ne les accueille et qui ont tout loisir d’y passer leur temps devant la télévision, qui leur en offre la possibilité, et par l’effet de quels choix de vie ? N’y a-t-il pas quelqu’un, par ailleurs, qui décide de programmations télévisées où l’on offre des spectacles pouvant tourner à l’homicide, et qui assume ainsi des prises de risque dictées par le seul profit ? N’y a-t-il pas des politiciens, toujours par ailleurs, qui pourraient et qui devraient avoir droit de regard sur tout cela et qui ne s’y intéressent pas, pour se défausser sur les éducateurs ?
Il suffit de poser ces questions pour se rendre compte que, de toute évidence, il existe des “verrous normaux” qui devraient fonctionner et qui ne fonctionnent pas. Ces verrous normaux, ce sont ceux que doit poser l’autorité, qui est là pour cela, précisément, dans une société normale. Une société humaine, s’entend. L’autorité des parents en premier, celle des chefs d’entreprise, celle des responsables politiques. Tous et chacun sont responsables, qu’on le veuille ou non, de ce qu’ils permettent, de ce qu’ils autorisent ou de ce qu’ils favorisent. Ou alors nous avons cessé de vivre dans une société humaine pour entrer sciemment dans une société de l’entre-deux, qui tiendrait en partie, et peut-être davantage, de la société animale.
Bien sûr, l’exercice de ces responsabilités ne suffira jamais à éradiquer le mal de ce monde, ni à protéger absolument les enfants, y compris ceux dont les parents assument convenablement leurs responsabilités. Parce que le monde humain, précisément, est un monde de contingences, et que les plus grandes vigilances ne suffiront pas toujours à écarter des drames et des accidents de nos vies. Cependant, à l’inverse, il y a des relâchements et des permissivités qui les favorisent objectivement, comme ceux qu’évoquent nécessairement les exemples précédents, lesquels sont tous tirés de la conférence évoquée. La prévention en ce domaine consisterait aussi à faire campagne pour que les parents renouent avec des comportements qui n’exposent pas leurs propres enfants aux dangers dénoncés. Elle supposerait une remise en cause honnête de leurs choix ou de leurs modes de vie, de ceux qu’ils se donnent, de ceux qu’ils imposent. Il est devenu original d’observer que le sevrage d’internet ou de télévision à des effets rééquilibrants sur les enfants, avec la naïveté de qui croit découvrir l’eau tiède, mais on se refuse à tirer des conséquences sur la responsabilité qu’il y a à les laisser en devenir dépendants. Pourtant, cette responsabilité existe. Est-ce qu’une éthique d’entreprise, en outre, ne devrait pas suffire à dissuader des responsables de chaînes de télévision de produire des émissions qui contribuent à détruire les enfants ? Est-ce impensable que l’Etat, qui dispose de moyens de combattre la pédophilie ou le terrorisme sur internet, en use pour lutter contre la diffusion de programmes qui favorisent l’homicide ?
Décider a priori, au sujet de phénomènes si graves, que la question de la responsabilité ne doit pas se poser – et que l’on évoque tout de même mais pour l’écarter délibérément – est un très singulier et très dangereux paradoxe. Le paradoxe d’une société qui s’insurge contre les fruits de mort qu’elle a décidé, une fois pour toutes, d’avoir toute liberté de produire. Comment en sortir ?