Partager l'article ! Hermas, la politique et la religion [VI] : la laïcité: Rémi Morin.- Quand on évoque l’engagement du chrétien dans la politique, en ...
Rémi Morin.- Quand on évoque l’engagement du chrétien dans la politique, en France, s’impose inévitablement ce fait : la laïcité. Celle-ci est une conquête républicaine, sinon sur le christianisme, du moins sur les institutions chrétiennes de l’ancienne France. Elle entre dans la définition même de la République, ainsi qu’il apparaît dans le préambule de la constitution de 1958. Peut-on considérer que la laïcité, en tant que telle, constitue une imperméabilité au christianisme ? Parce que, dans le fond, quand on parle de christianisme et de politique, c’est toujours cela qui revient : jusqu’où peut aller le christianisme dans une configuration politique donnée pour y exercer son influence ? Cette question est importante pour les motivations mêmes de l’engagement de chacun.
Hermas.- Oui. Cependant, pour essayer d’y voir un peu clair, il faut passer par quelques distinctions. D’abord, ici comme ailleurs, il faut rendre à chacun son dû. Que la République ait fait de la laïcité une partie de son identité n’est pas douteux. Il faut cependant rappeler que le mot même de laïcité est un terme chrétien. Le “laïque”, c’est, selon la définition du Dictionnaire de l’Académie française, celui « qui, à l'intérieur de l'Église, n'appartient ni au clergé séculier ni au clergé régulier ; qui n'est ni ecclésiastique ni religieux ». Dans les Septante, le mot grec laos désigne le peuple de Dieu. En fait, ce n’est pas le laïque qui se définit par rapport au clergé, comme l’indique à tort le Dictionnaire, mais l’inverse : le kleros est celui qui, ayant « tiré le bon lot », par sa vocation, est mis à part. Il est paradoxal mais éclairant que la République, pour définir son désengagement de toute religion – et, immédiatement, du christianisme – n’ait trouvé que ce terme qui n’a primitivement de sens qu’à « l’intérieur de l’Eglise ». De notre point de vue, c’est l’un des traits les plus significatifs de l’enracinement chrétien de notre pays, jusque dans ses ruptures.
En outre, historiquement parlant, la laïcité est arrivée au terme d’un processus qui doit beaucoup plus à l’Eglise qu’à quiconque. Pratiquement toute l’histoire du Moyen-Age est émaillée des querelles ayant opposé l’Eglise et l’Etat naissant, et l’Eglise n’a eu de cesse de faire échec aux prétentions de ce dernier sur sa propre sphère, par exemple sur la nomination des évêques, de sorte qu’en le contenant, elle l’a aidé à s’en tenir à la sienne. Ainsi, la société civile, dans toute l’Europe, est redevable à l’Eglise d’avoir trouvé sa propre assise.
Rémi Morin.- Certains pourtant le nient...
Hermas.- Naturellement, mais ce ne sont pas les discours qui font la vérité des choses. Rappelez-vous le mot de Pascal à propos de la question de l'héliocentrisme : « Si l'on avait des observations constantes qui prouvassent que c'est la terre qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner, et ne s'empêcheraient pas de tourner avec ». Evidemment, nous ne sommes pas ici dans l'ordre scientifique pur, mais les connaissances historiques sont assez précises et convergentes pour écarter tout doute sur la question.
Rémi Morin.- Pourtant la laïcité, loin de revendiquer cet héritage, s’est montrée très agressive envers l’Eglise.
Hermas.- C’est exact. Historiquement, la Révolution a d’abord cherché à la contrôler ou à lui substituer un ersatz de religion civile puis, n’y étant pas parvenue, elle a cherché à la détruire. Ce travail de destruction s’est opéré physiquement puis moralement. Sur ce point il semble bien que l’on soit en droit de penser que ce travail poursuit son erre. Les résultats partiels de l’enquête menée par le site libertepolitique.com sur la liberté religieuse (à laquelle plus de 3.000 personnes ont pour l’heure répondu) donnent des résultats éloquents. Pour l’enseignement public, 67 % des réponses indiquent que cette liberté n’est pas respectée auprès des enfants et 20 % font même état de brimades directement liées à la confession catholique de ces derniers.
Rémi Morin.- Dans cette enquête, précisément, leurs auteurs tendent à conclure que la laïcité, en définitive, est « un leurre dont trop de Français — et d’autorités de l’Église de France — s’accommodent pour “éviter de réveiller la guerre scolaire” ». Par ailleurs, on voit bien, dans les débats actuels alimentés par les déclarations du Président Sarkozy au Latran, que le laïcisme, c'est-à-dire le militantisme agressif, affleure toujours sous la laïcité, prise comme un équilibre, une sorte de séparation des pouvoirs entre le temporel et le spirituel.
Hermas.- Toute la question, pour la laïcité dite “à la française” est bien de savoir si elle n’est que cela, à savoir la séparation que vous évoquez. Il ne fait pas de doute que pour beaucoup d’acteurs politiques ce soit ou ce doive être le cas. Chaque “camp” s’essaye alors à cohabiter le mieux possible avec l’autre et dans bien des situations, globalement, cela se passe plutôt bien. Mais il est évident que le concept est ambigu et que, pour beaucoup d’autres personnes, il n’exprime pas seulement une sorte de statu quo de cohabitation mais une revendication positive, athéiste, qui ne se borne pas à énoncer qu’il faille rendre à César ce qui est à César, mais que toute approche croyante soit éradiquée partout où l’action publique rendra cette éradication possible. C’est ce qui explique les débordements constatés dans l’enseignement public par l’enquête précédemment évoquée, ou les sujets de bac-philo, si vous vous en souvenez, délibérément choisis, en particulier sur l’avortement, pour opérer une police de la pensée, ou encore les pressions exercées dans les maternités sur les jeunes mamans pour les dissuader d'avoir d'autres enfants. La laïcité dite “à la française”, qui est une singularité incontestable, est tributaire d’une histoire dont elle ne parviendra peut-être jamais à se guérir. Au regard des querelles passées, on peut bien sûr y voir un équilibre qui constitue une amélioration par rapport à ces dernières. D’un point de vue politique, ce n’est déjà pas si mal. Mais on ne peut pas se cacher que le concept même, ici, en France, est virtuellement explosif et peut tout aussi bien porter demain à la persécution comme il porte aujourd’hui à la tolérance. En tout cas pour le christianisme.
Rémi Morin.- Pourtant, l’Eglise regarde cette laïcité avec une certaine bienveillance, non ?
Hermas.- Oui et non. Il faut en effet s’entendre sur les mots, comme lorsqu’on parle de démocratie. Quand on consulte le Compendium de doctrine sociale, qui est un condensé de sa pensée sur ces sujets, on y lit que l’engagement politique des catholiques doit souvent tenir compte de la laïcité. Mais le texte ajoute immédiatement : « à savoir la distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse ». Cette précision est absolument capitale. Si “laïcité” exprime simplement cette distinction, alors l’Eglise ne peut que la saluer, parce qu’elle correspond, comme nous l’avons relevé antérieurement, à ses propres efforts, fondés d’ailleurs sur l’Evangile. C’est ce qu’elle fait, en indiquant : « Cette distinction est une valeur acquise et reconnue par l'Église, et elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint » (n. 571). De ce point de vue, elle n’hésite pas à aller très loin puisqu’elle ajoute, en développant la notion, que « le principe de laïcité comporte le respect de toute confession religieuse de la part de l'État, qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants. Dans une société pluraliste, la laïcité est un lieu de communication entre les diverses traditions spirituelles et la nation » (n. 572). Il y a donc incontestablement, sous ce rapport, une reconnaissance explicite de ce qu’il est convenu d’appeler, dans le monde moderne, la laïcité. Mais il faut prendre garde que l’Eglise parle ici pour l’univers entier : pour toutes les sociétés concernées, où, par hypothèse, il n’y a plus de reconnaissance constitutionnelle d’une religion d’Etat. Ce faisant, elle ne parle pas de la laïcité “à la française”.
Rémi Morin.- Celle-ci serait donc une “exception française”, même dans cette doctrine ?
Hermas.- On ne peut aller jusque-là, parce que le Compendium n’en fait pas état. Mais il exprime la condamnation d’une certaine forme de laïcité par rapport à laquelle il est difficile de ne pas faire des rapprochements. Ainsi, il souligne une « nette » incompatibilité entre « la doctrine morale catholique » [l'affirmation est très forte !] et « la perspective d'une laïcité conçue comme autonomie par rapport à la loi morale » (n. 571). De même, il relève que « même dans les sociétés démocratiques, il demeure encore, hélas, des expressions de laïcisme intolérant, qui entravent toute forme de la foi, d'importance politique et culturelle, en cherchant à disqualifier l'engagement social et politique des chrétiens, parce qu'ils se reconnaissent dans les vérités enseignées par l'Église et qu'ils obéissent au devoir moral de cohérence avec leur conscience ; on arrive aussi et plus radicalement à nier l'éthique naturelle elle- même ». Il est intéressant de souligner que ce laïcisme est explicitement regardé comme un archaïsme ["il demeure encore..."], ce qui est également assez parlant pour des franges notables des tenants de la laïcité dans notre société. « Cette négation, ajoute-t-il enfin, qui prélude à une condition d'anarchie morale dont la conséquence évidente est la mainmise du plus fort sur le faible, ne peut être admise par aucune forme de pluralisme légitime, car elle mine les bases mêmes de la coexistence humaine. À la lumière de cet état de choses, la marginalisation du christianisme ne pourrait servir à l'avenir envisagé d'une société, ni à la concorde entre les peuples. De plus, elle minerait les fondements culturels et spirituels de la civilisation » (n. 572).
De notre point de vue, cette description paraît bien se rapprocher de notre “laïcité à la française”, même quand elle ne tourne pas à l’agressivité laïciste : autonomie morale, marginalisation ou disqualification de l’apport chrétien en tant que tel, négation de l’éthique naturelle. Tout paraît bien y être. A tout le moins, on peut dire que la laïcité “à la française” est toujours en passe de croiser cette définition, selon qu’elle penche ou non du côté du laïcisme, ce qui est une tentation qui lui est connaturelle. L’ambiguïté du concept, à l’inverse, lui permettra peut-être pourtant d’évoluer. La démarche de M. Sarkozy, de ce point de vue, est extrêmement importante et du plus haut intérêt, puisqu’il se propose, rien de moins, que de faire des religions de véritables partenaires, non pour s’immiscer dans les choses temporelles, mais pour apporter leurs expériences et leurs lumières à une société qui, selon ses propres dires, est en rupture de valeurs depuis 1968. Elles rappelent celles de Maurice Schumann quand, évoquant en 1945 le lien entre la pensée chrétienne et les droits de l'homme, il s'écriait dans le journal L'Aube, au titre ô combien significatif : « Si nous entendons vraiment que la Grande Espérance soit à vue d'homme, alors faisons entrer les valeurs morales et spirituelles par les DEUX PORTES de la cité. Il est temps que l'amour devienne une force ».
Pierre Morin.- Vous croyez cette évolution possible ?
Hermas.- Très honnêtement, qui peut le dire ? Encore une fois cette exception française est très tributaire de l’histoire et notre pays, malgré les apparences, les discours ou les soubresauts électoraux, est d’un très pesant conservatisme, y compris dans ce domaine. Nous sommes dans une République qui aime les “Eléphants”, les “Mammouths” et les dinosaures de toutes sortes. Mais pourquoi pas ? Les propositions de M. Sarkozy ne devraient pas rester lettre morte. Ce serait un échec pour l'évolution de cette société.
L’ambiguïté présente fait malheureusement que, souvent, comme le note libertepolitique.com, les responsables catholiques demeurent dans une attitude toute de circonspection, préférant maintenir l’équilibre fragile entre la laïcité et le laïcisme redouté plutôt que de donner au christianisme un élan plus rayonnant, plus visible, plus explicite, plus enthousiasmant aussi pour les membres de la cité que nous sommes. Le domaine scolaire en est une illustration manifeste – y compris, ce qui est le plus étonnant, dans la propre sphère de l’enseignement catholique, dont Mgr Cattenoz a courageusement diagnostiqué qu’il ne proposait plus, dans la grande majorité des cas, qu’une sorte d’humanisme indifférencié propre à satisfaire toutes les consciences. C'est un constat que tout le monde peut faire. Là encore la remarque de Pascal s'applique : ce n'est pas parce qu'on étouffe la voix de Mgr Cattenoz que cela change rien de la réalité. Cet exercice d’équilibre et de neutralité “prudente” a un coût très élevé : le silence, la timidité, le retrait, l'effacement de l'influence chrétienne, sa dissolution dans le neutralisme ambiant. A cet égard, l’exemple du combat des laïques chrétiens pour la défense de la vie, qu’ils mènent pratiquement seuls depuis plus de trente ans, à de très rares exceptions près, quand ils n'en sont pas désavoués par la hiérarchie, est singulièrement significatif.
Ce retrait, c’est celui du discours, bien sûr, mais c’est aussi le retrait sociologique du christianisme, forcément, et sa supplantation, tout aussi nécessaire, par les « idées folles » et les morales de situation, beaucoup de chrétiens finissant de se persuader de leur autonomie de jugement sur ces questions. Nous en sommes là.
Le catholicisme français saisira-t-il la perche qui lui est tendue par le Président de la République ? Ce dernier persévérera-t-il d'ailleurs lui-même en cette voie ? L’avenir le dira. La condition en est de cesser d’avoir peur de son ombre, de reprendre conscience de nos richesses et de l’immense responsabilité qu’elles imposent. Dans l’enquête de libertepolitique.com, il est conclu ceci, à propos de l’école : « Pour 91 % des parents qui ont répondu à notre questionnaire, l’Eglise devrait se mobiliser pour faire cesser les entraves à la liberté d’éducation. Défend-elle vraiment la liberté de conscience et la liberté religieuse de ses plus jeunes membres ? Par respect pour l’Église et pour les parents interrogés, nous n’avons pas voulu poser la question de cette manière. Mais les commentaires reçus sont sans équivoque. Bien des parents ne se sentent pas soutenus par l’institution. Un grand nombre d’entre eux se sentent même trahis ». Evidemment, ce n’est pas le pape qui est ainsi visé, dont les propos sont clairs et explicites. L’école, et l’école catholique en particulier, est un lieu significatif à cet égard. Tant que les Pasteurs ne se décideront pas à lui redonner son identité et sa force de témoignage, il sera illusoire, de notre point de vue, d’attendre de plus amples témoignages dans la cité. Les évêques espagnols, dont nous saluons ici le courage, ont parfaitement compris que l’un n’allait pas sans l’autre. Leur fermeté à cet égard ne les empêche nullement d'être ouverts à l'égard des institutions en place, ou du gouvernement même hostile, comme l'ont manifesté les récentes déclarations du Primat d'Espagne après la réussite électorale des socialistes.
(à suivre)