Partager l'article ! Hermas, la politique et la religion [III] : la morale et la loi naturelle: Rémi Morin.- Vous avez parlé précédemment de la distinction ...
Rémi Morin.- Vous avez parlé précédemment de la distinction de la “morale de conviction” et de la “morale de responsabilité”. Il y a cependant des gens pour qui la morale n’a rien à voir avec la politique, et moins encore la morale catholique qu’une autre. On pense au mot de Todorov : « Nous ne voulons pas d'une politique soumise à la morale, comme dans les théocraties, ni d'une morale découlant de choix politiques, comme dans les Etats totalitaires ». Comment sortir d’une “morale de conviction” pour entrer en composition, dans la vie politique, avec une multitude d’hommes et de femmes qui n’en veulent pas, sans verser dans cette théocratie ou ce totalitarisme ?
Hermas.- Est-ce une juste façon de poser le problème ? Tout d’abord, il ne s’agit pas de “sortir” d’une morale de conviction. Ce serait un suicide et une trahison. Il s’agit d’éclairer le monde de celle que l’on possède. Pensez à ce rappel à la responsabilité contenu dans l’Evangile : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on ? Vous êtes la lumière du monde... ».
En outre, ainsi exposée, et sous réserve de la pensée de son auteur, la dialectique de Todorov est fausse. Elle part d’une conception de la morale réifiée, identifiée à un système arbitraire de pensée. Comme s’il s’agissait d’une fabrication de l’esprit, d’un quelque chose qui serait à la fois imposé par force et étranger, un peu comme le pouvoir que concevait Luther ou comme l’Etat de Jouvenel, avec cette idée sous-jacente qu’elle serait une ennemie de la liberté et, pour tout dire, de l’homme même. Il est intéressant de constater, dans cette citation, que la morale évoquée est rapportée, en quelque sorte, soit à Dieu (la théocratie), soit au Diable (le totalitarisme). Le monde humain vivable serait dans un entre-deux, qui ne serait ni de l’un ni de l’autre, un tiers-monde conquis sur l’un et sur l’autre et émancipé de leurs influences respectives. N’est-ce pas, finalement, l’ambition du monde moderne ? Mais cette analyse ne vaut rien. Bien sûr, il n’est pas question de nier qu’il y ait des “morales” forgées par des systèmes, religieux ou étatiques, qui constituent des menaces pour la liberté, comme il y a des modes, des canons, des idéologies, des “prêt-à-penser”, qui imposent leur loi d’airain. Le conformisme ambiant, la pensée unique, si prégnants en notre société, en sont une illustration éclatante. Mais ce n’est pas ça la morale.
Rémi Morin.- La morale s’exprime pourtant bien en canons, en règles, en prescriptions…
Hermas.- Elle « s’exprime », oui, c’est très juste. Mais elle ne s’identifie pas à la règle. Elle ne s’identifie pas à la loi, pas plus qu’une éducation ne se réduit à ses injonctions occasionnelles. Il n’est pas douteux que le catholicisme, sur ce point, ait souffert de graves gauchissements, depuis la Réforme, en survalorisant le rôle du commandement et de la loi. Peut-être cela joue-t-il dans la désaffection de certains chrétiens à l’égard de la politique, dans la mesure où la réduction de la morale à un positivisme individuel a fait perdre de vue son prolongement naturel, sa fluidité vitale dans la vie sociale. La morale n’est pas d’abord un corps de préceptes ; elle est la “théorie”, au sens exposé plus haut, de la vie humaine, prise en tant que telle, et l’application de cette théorie comme vie. Qu’est-ce que l’on peut “contempler” en l’homme ? Cette singularité, dans notre univers, qu’il est un être noble doué de raison et de volonté, naturellement orienté à la découverte de la vérité sur soi-même et les autres êtres, à l’amour de ce qui est beau et bien, et à la quête ici-bas de son bonheur. La loi, de ce point de vue, est une balise pédagogique. Elle indique ce qui est juste et droit dans cette quête, laquelle s’exerce aussi bien au niveau individuel (ce qu’Aristote appelait la monastique) qu’au niveau social (ce qu’il appelait la politique).
Rémi Morin.- Ce n’est pas toujours ce qu’on entend dire, ni la façon dont on présente les choses...
Hermas.- Non, c’est vrai, même chez ceux qui se prétendent émancipés de conceptions passées. Il y a de ce point de vue un formidable malentendu entre le christianisme et le monde, dont les chrétiens doivent eux-mêmes travailler à se guérir. Le cataplasme linguistique qui consiste à substituer le mot “éthique” au mot “morale”, dont on a honte, et que l’on croit plus monnayable, n’est pas suffisant.
La morale n’est pas une ennemie de la liberté. Fondée sur ce que Pie XII appelait « la réalité totale et objective de l’homme », elle ne se réduit pas à du “permis” et à du “défendu”. Elle est son langage, sa vie. Elle exprime essentiellement cette idée que pour être heureux l’être humain doit vivre à hauteur d’homme, par des actes raisonnables. C'est-à-dire par des actes conformes à sa raison droite, respecteux de son intelligence, de sa conscience, de sa vie, de son corps, du bien qu’il découvre, et cela de façon habituelle, par l’exercice de ces capacités stabilisées qu’on appelle les “vertus” et que tend à faire acquérir une bonne éducation. Ainsi conçue, la morale n’a rien d’oppressive. Elle est au contraire libératrice de ce que l’homme porte en lui de meilleur, en écartant de ses voies ce qui n’est pas digne de lui. Et elle est unitive pour chacun, en lui et avec les autres, puisqu’elle trouve un fondement partagé, un “bien commun” peut-on déjà dire, dans la communion d’une même nature humaine avec ses semblables.
Rémi Morin.- Vous évoquez là la loi naturelle ?
Hermas.- Oui, en effet. De cela aussi le chrétien a à être le témoin dans son engagement politique. On serait aujourd’hui tenté de dire : de cela d’abord et essentiellement. Rappelons, en passant, que saint Thomas d’Aquin est formel lorsqu’il affirme que l’on peut être martyr de l’ordre naturel. C’est pour cela qu’à bien des égards la question du rapport incertain du chrétien et du politique est un faux problème.
Rémi Morin.- Un faux problème, vraiment ?...
Hermas.- Oui, en grande partie, parce que, qu’est-ce qui crée la difficulté, au fond, dans l’esprit de beaucoup ? C’est le soupçon du confessionnalisme, que nous avons évoqué précédemment, ou la peur d’en être soupçonné, qui n’existent évidemment pas dans une société chrétienne. Mais la loi naturelle n’a rien à voir avec le confessionnalisme. Ceux qui nient la loi naturelle n’ont pas un problème avec ce dernier, ou avec une autorité religieuse, quelle qu’elle soit. Ils n’ont de problème, si l’on peut dire, qu’avec leur propre raison. Leur difficulté n’est pas théologique mais ontologique, dans l’appréhension de ce qu’est l’homme ou la vie humaine. Ainsi, par exemple, la question de l’avortement provoqué, celle des unions homosexuelles, de l’euthanasie ou des manipulations génétiques, ce ne sont pas des questions confessionnelles. Ce sont des questions de droit naturel, sur lesquelles il est dès lors possible de réfléchir avec tout homme, lors même qu’il ne serait ni chrétien ni seulement croyant.
Bien sûr, l’Eglise nous indique à nous, catholiques, en exerçant son magistère, les lignes de conduite à observer – après, d’ailleurs, avoir provoqué notre réflexion à la lumière de l’Evangile. Par la lumière de la foi, elle nous guide ainsi sur des questions qui ne sont pas inaccessibles à la raison, pour qu’elles soient connues de tous sans mélange d’erreur. C’est là une chance extraordinaire, pour nous catholiques, mais aussi pour tout homme de bonne volonté, dont les perpétuels contestataires de l’intérieur ne mesurent pas l’immense valeur. Mais il reste que les questions ainsi débattues sont de droit naturel. Il n’y a donc aucune objection de principe à ce que le chrétien puisse, et doive, mieux armé que d’autres, s’y porter dans les débats de la cité. Si l’on en prenait un peu mieux conscience, bien des timidités tomberaient.
Rémi Morin.- Vous pouvez essayer de nous définir ce qu’est la loi naturelle ?
Hermas.- C’est par là, en effet, qu’il faudrait commencer ! Comme on l’a rappelé plus tôt, l’être humain est un être rationnel appelé à être raisonnable. Pas de l’extérieur. Pas par une loi positive créatrice ex nihilo de ses devoirs, ni en vertu d’impératifs catégoriques instrumentalisés par un pouvoir quelconque, politique ou religieux, pour servir à ses fins. Non, de l’intérieur. De l’intime de soi, pourrait-on dire, avec tout ce que cela exprime de convenance et d’unité. Etre un homme, être une femme, c’est être une personne. Etre doué, donc, en particulier, d’une raison, pour se nourrir de vrai et se gouverner, et d’un cœur ou d’une volonté pour aimer ce qui est bien. Ceci ne doit rien à des déterminations humaines arbitraires. C’est un donné qui se retrouve en chaque être humain, quels que soient sa race, sa religion, son âge, de la conception à la mort pour ce qui est de ce monde. Quelles que soient aussi son absence de religion, ses vices ou ses vertus, ses opinions ou ses choix de vie, héroïques ou dépravés. Tout simplement parce qu’il est homme. C’est un fait sans lequel aucun droit ni aucune égalité entre les hommes ne serait concevable. Si je ne dois pas voler, par exemple, ce n’est pas premièrement parce que la loi pénale sanctionne la soustraction frauduleuse de la chose d’autrui. C’est parce que ce n’est pas digne d’un être humain, respectueux du droit d’autrui.
Eh bien cette inclination de l’être humain à agir selon ce qu’il est, à « devenir ce qu’il est », comme disait Pindare, c’est ce qu’on appelle sa nature. Si l’on conçoit cette inclination comme une règle et une mesure intérieures permettant de déterminer ce qui va ou non dans le sens de la dignification de l’homme, on parlera de loi. Comme cette loi naturelle est celle d’un être doué d’une volonté libre, elle se traduit en termes de moralité, de sorte qu’il est possible de dire que ceci est bien, et que ceci ne l’est pas. La moralité, de ce point de vue, est l’apanage des êtres libres, et l’on est libre à proportion que notre vie suit les inclinations de la loi naturelle. Dans sa dernière encyclique, le pape dit que « nous pouvons découvrir (...) les sources de la création et ainsi, avec la création qui nous précède comme don, faire ce qui est juste selon ses exigences intrinsèques et sa finalité » (Encycl. Spe salvi, n. 35). Cela vaut éminemment de la nature humaine.
Rémi Morin.- Tout cela n’est pas très simple…
Hermas.- Oui et non. La complexité n’est que dans le discours. Au fond, les choses sont beaucoup plus simples qu’il n’y paraît. Par l’exercice spontané de sa raison, chacun est en principe capable de discerner ce qui est digne de soi ou non, ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Les parents le voient bien aussi pour leurs enfants, et les amis pour leurs amis. On sent bien que tel choix, telle fréquentation, telle activité ou tel loisir, par exemple, ne permettront pas à un enfant de s’épanouir dans le sens du bien. Alors on intervient, on corrige, on éduque, pour le fortifier en ce sens, pour qu'il suivre sa pente... en la remontant. A l’inverse, chacun perçoit ce qui est ou ce qui serait digne de lui, même si, de fait, il ne l’accomplit pas. On sait d’ailleurs bien reconnaître dans les grandes figures humaines cette réalisation concrète d’une sorte d’idée noble inscrite dans l’humanité, et qui est portée en elles à leur réalisation et à leur achèvement. Il en est ainsi depuis le début des temps : dans le héros, dont Hérodote disait que l’histoire est faite pour garder la mémoire, comme dans le saint qui porte à la perfection, par grâce, ce que l’homme peut devenir, c'est-à-dire à cette « pleine consommation de la vie humaine » dont parle Mgr Adolfo González Montes dans un message que nous avons récemment cité [Ici].
(à suivre)