Partager l'article ! Hermas, la politique et la religion [II] : l'engagement chrétien, un confessionnalisme ?: Rémi Morin.- Vous avez évoqué précédemment ...
Rémi Morin.- Vous avez évoqué précédemment la nécessité de porter un “regard chrétien” sur la politique. Or évoquer la relation entre la politique et la foi, est-ce que ce n’est pas tenter un mariage forcé ? En fait, quand on théorise sur le politique, on peut bien se convaincre que politique et religion sont une harmonie, mais quand on passe à la vie concrète, même par le biais d’un blog, est-ce qu’on n’est pas contraint, finalement, d’opter pour l’une ou pour l’autre, surtout dans un monde laïcisé ?
Hermas.- Cette question est très complexe. D’abord, il n’est pas assuré que l’opposition entre “théorie” et “vie concrète” soit fondée. La vie de l’esprit fait partie intégrante de la vie concrète si elle est ouverte sur la réalité. Popper disait que la théorie est un filet jeté sur le monde. Les anciens n’avaient pas de problème pour lier théorie et vie réelle, puisque pour eux “théoriser” signifiait d’abord regarder, contempler. On “théorisait” un spectacle ou des jeux, avec tout l’engagement bien concret que cela supposait. Il n’y a pas plus d’incompatibilité entre la foi et l’engagement dans le monde, qu’entre la théorie ainsi conçue et la vie.
Si la politique fait difficulté aujourd’hui pour les catholiques, c’est apparemment pour trois raisons.
La première est que le mot leur fait peur, pour des raisons historiques qui, de la Révolution française à la période de Vichy, en passant par les querelles brutales du laïcisme, notamment au début du XXème siècle avec la cruauté des expulsions, ont profondément et durablement blessé les consciences. La deuxième est que le mot fait “sale”, que l’on identifie au théâtre nécessaire de la compromission, de la trahison, du mensonge, sur les planches duquel on ne pourrait se porter, comme chrétien, sans souillure. C’est en définitive la méfiance spontanée qui hante le christianisme depuis les premiers âges, et qui a provoqué tant de débats parfois violents sur la possibilité des chrétiens de s’engager dans les choses de ce monde. La troisième enfin est l’ignorance profonde de ce qu’est le politique, masqué, il est vrai, par tant de pantomimes publiques, qui réduisent la chose publique à un spectacle.
La plupart des catholiques se sont donc résignés à se caler, pour ne pas avoir à affronter ce rapport il est vrai difficile de la foi et de la politique, dans la distinction de Wéber entre la “morale de conviction” et la “morale de responsabilité”. Un homme comme M. Bayrou nous paraît en être l’archétype qui, à l’entendre, serait à la fois le plus catholique des politiciens et celui pour qui le catholicisme, pourtant, devrait être le moins efficient en politique. Non, il faut rompre avec cette schizophrénie, commode mais ruineuse, qui conduit, de fait, au lieu et place de la distinction proposée, à enterrer de façon irresponsable ses convictions, dans une irréductible contradiction. Qu’on le veuille ou non, l’ordre de la création est un. Ce n’est pas un phantasme, pour un chrétien, mais une donnée objective, où les fins de l’ordre naturel n’entrent pas en contradiction avec celles de l’ordre surnaturel, non plus que le bien commun immanent de la société avec le bien commun transcendant qu’est Dieu. C’est un fait : nous habitons un monde qui tient par en haut.
Rémi Morin.- Certes. Cependant cette façon de voir ne conduit-elle pas à concevoir un univers politique nécessairement “confessionnalisé” ? Qu’est-ce qu’un chrétien peut apporter, en effet, par son engagement de croyant, si ce n’est sa foi et, en quelque façon, cet “ordre” que vous évoquez et auquel ne communient pas nécessairement ceux qui, ne partageant pas cette foi, appartiennent pourtant à la société ?
Hermas.- Décidément, vous avez l’art de poser des questions difficiles ! Le point de départ qu’on ne peut pas ne pas avoir, comme chrétiens, est celui de la foi. C’est la Révélation qui nous fait connaître que le monde est sorti des mains de Dieu, par création ; c’est elle encore qui nous fait connaître que ce monde, gauchi par le péché, est restauré par la grâce. Sous prétexte que des millions de gens ne partagent pas cette conviction, on ne peut tout de même pas y renoncer nous-mêmes à seule fin d’entretenir des relations consensuelles. On ne peut donc pas ne pas partir de cet ordre des choses, de la présence de Dieu au temps et à l’histoire, comme de l’ombre constante du Prince de ce monde et du péché. Dans un mot magnifique, le pape Jean-Paul II a dit que le Christ serait « le dernier mot de l’histoire » et le pape Benoît XVI vient, en écho, de nous rappeler, dans l’encyclique Spe salvi, que ce dernier mot ne peut pas revenir à l’injustice. Si ce n’est que de la poésie, alors laissons-nous charmer un instant et retournons à nos affaires, mais si c’est vrai ?
Si c’est vrai, c’est tout simplement énorme, et nous ne pouvons pas, nous, chrétiens, passer à côté. Cela signifie qu’à la fin des temps – car il y en aura une, encore une donnée nécessairement “politique” qui devrait faire réfléchir – toutes les choses humaines trouveront dans ce « mot », dans le Verbe, leur vérité. Toutes. Nous-mêmes, nos engagements, jusqu’à la vie des cités, les programmes, les politiques, tout ce qui constitue le grain de l’histoire. Le Livre de la Sagesse en tire en particulier les conséquences pour les gouvernants. Et si cela est vrai du dernier instant, ça l’est aussi de l’instant présent, tout aussi actuel dans la pensée divine. C’est déjà, en soi, une richesse immense qu’apporte le chrétien à la politique s’il y intègre cette vision du temps dans ce qu’il fait, parce qu’il peut préserver ainsi la politique des illusions de l’angélisme, du naturalisme ou des messianismes. Le nazisme et le communisme, que nous avons évoqués il y a peu dans un article, n’auraient jamais pu écraser le monde de leur main de fer si ce message avait été reçu.
(à suivre)