La première objection qui peut se présenter, face à l’affirmation assurée de l’irréversibilité et de l’évidence de l’abolition de la peine de mort, est qu’il est douteux que l’évolution des mentalités et les constructions juridiques, si raffinées soient-elles, puissent suffire à avoir raison définitive de la barbarie, à laquelle, rappelons-le, est attribuée la peine capitale. La barbarie, si paradoxal que cela puisse paraître, est anhistorique. Elle accompagne toujours l’homme, comme son ombre. Elle le suit jusqu’en ses progrès, prête à fondre sur ses découvertes, sur ses comportements, à les tourner à ses fins ; prête à submerger, en une seule vague, ses conquêtes séculaires réputées les plus solides. La barbarie n’est pas nécessairement hirsute, puante et revêtue de peaux de bête. Rien ne s’oppose à ce qu’elle se montre séduisante, "tendance", et vraiment, vraiment très cool. La barbarie – même si l’idéologie du jour s’entend à l’ignorer ou à en exorciser la pensée – est essentiellement le dévoiement politique de l’homme pécheur, l’explosion ou l’implosion sociales toujours possibles de ses passions révoltées. Il n’y a qu’une civilisation respectueuse de l’ordre naturel, au moins globalement, qui puisse y faire échec, par la mise en œuvre de ses principes, et ce d’autant plus efficacement qu’elle laissera davantage éclore en son sein des fruits de sainteté. Ce n'est pas, pour l'heure, ce que nous vivons.
La démocratie moderne, malgré son angélisme, ne peut pas échapper à ce compagnonnage menaçant, avec lequel elle entretient d’ailleurs, à y réfléchir, tant de complicités, sourdes ou franches. Elle génère elle-même de la barbarie, selon une logique contradictoire qu’il n’est pas ici à propos d’analyser mais qui n’est que trop certaine. L’actualité en offre maint exemples, sur le terreau de la perversion globale du sens commun : droit de vie et de mort octroyé sur les fœtus [environ 250.000 avortements par an en France, rappelons-le], réduction de l’homme à ses fonctions économiques, jouissives et consommatrices, projets récurrents d’euthanasie ou de manipulations génétiques, abrutissement des foules, banalisation de la pornographie et des comportements pervers, destruction de la famille et substitution d’associations humaines contre nature, déstructuration de la vie de milliers d’enfants en raison du divorce ou d’expérimentations réputées "pédagogiques", réification de la femme et dénaturation de sa vocation, la liste serait longue à dresser des expressions de ce que l’Eglise qualifie de « culture de mort ».
La persistance et l’aggravation, il faut bien le dire, de cette barbarie-là rend pour le moins suspecte l’idéologie qui entend adosser la justification de l’irréversibilité de la peine de mort au plérôme supposé de la conscience démocratique moderne.
Une seconde objection peut également être soulevée. La société moderne s’accoutume aux violences qu’elle génère, en particulier à celles qu’elle provoque sur l’être même des choses, qu’elle mutile, ou sur la conscience des hommes, qu’elle dégrade. Pourtant, il arrive que ces violences atteignent des seuils qui, pour n’être pas plus graves, en sont néanmoins plus visiblement paroxystiques. Rien ne peut empêcher alors que s’éveille, comme on le constate de fait, la nostalgie, jamais tout à fait éteinte, d’un temps toujours supposé meilleur où la société française, en particulier, donnait au juge le moyen de frapper de la peine capitale par exemple l’enlèvement d’un mineur suivi de mort [art. 354 et 355 al. 4 de l’ancien code pénal] ou les actes d’attentat commis « dans le but de porter le massacre ou la dévastation » [art. 95 de l’ancien code pénal], pour ne citer que des exemples qui ont un retentissement social sévère.
« Le sens humain spontané de la justice » qu’évoquait le pape Pie XII, qui est le rempart immédiat contre toute barbarie, avant toute spéculation d’ordre juridique, est prêt à tout moment à voir dans la peine capitale, à l’encontre des logiques idéologiques, une sanction jugée mieux proportionnée, à tort ou à raison, à celles contenues dans l’arsenal pénal applicable, parce qu’il perçoit, dans la menace de cette sanction, applicable à tous, une garantie plus assurée pour la sécurité de tous. De ce point de vue, il n’est pas certain que le débat sur la peine de mort puisse jamais être vraiment clos, malgré les progrès incontestables, notamment, du droit international en ce domaine, parce qu’il n’est pas certain que cette peine ne puisse jamais plus, au regard de circonstances aujourd’hui imprévisibles, être regardée, y compris par ceux qui exercent le pouvoir politique, comme une sanction proportionnée, voire comme la seule sanction proportionnée à tel moment de l’histoire. La prétention à vouloir marquer aujourd’hui d’une encre indélébile toutes les pages à venir de cette dernière relève, en ceci comme en tout, de l’autosuggestion et de la prestidigitation.
En résumé, la conscience démocratique et la confiance aveugle en un progrès humain indéfini, assuré par le droit positif, national ou international, ne permettent, à eux seuls, ni de garantir l’absence de retour à la peine capitale, ni d’en justifier l’exclusion.





