Le glissement vers des lois moralement injustes, sur le mariage et la famille, s’est opéré depuis plusieurs décennies. Il s'agit d'un processus qui a son contexte culturel propre, marqué particulièrement durant les dernières vingt-cinq années par l'agnosticisme nihiliste qui a suivi la fin de la guerre froide et la chute du système soviétique, et qui résulte, dans les nations européennes, d'une perte progressive de la conscience chrétienne.
Ce nihilisme a particulièrement affecté la conception chrétienne de la vie, inspirée par l'anthropologie biblique et la révélation chrétienne. Dans les lois relatives à la vie, il atteint spécifiquement le concept de reproduction humaine. Le discours scientifique a évacué de ce dernier toute référence à l’idée biblique de “procréation”. Il en est ainsi dans les nouvelles lois sur le traitement scientifique de cette reproduction et de ce qu’on appelle, euphémiquement, le “matériel biologique” ou le “pré-embryon humain”. Il en est de même dans le traitement de l'avortement comme méthode de contrôle de la natalité, et dans la présentation aimable de l'euthanasie, désignés, toujours par euphémismes, sous les noms “d’interruption volontaire la grossesse” et de “ droit à une mort digne”.
L'horizon idéologique de ces lois : un changement substantiel dans des concepts aussi fondamentaux pour la culture occidentale que ceux de “personne” et de “droits humains” (1)
Dans cet horizon herméneutique des droits humains, a été introduite une conception de la personne qui modifie l'idée philosophique qu’en a forgée le christianisme. Pour la nouvelle idéologie, culturellement, le terme Personne renvoie d’abord à l’individu, ce qui est certainement en accord avec la définition traditionnelle de Boèce (2) de “substance individuelle” (individua substantia). Cependant, dans la conception moderne, ce n'est pas la “rationalité” (rationalis naturae) qui qualifie la personne comme sujet d'action propre, mais la seule capacité de détermination ou la volonté de décision, quelque chose que l’on veut faire dériver de la condition libre de la personne comme sujet de ses actions. Cela ne serait pas non plus critiquable si l’on ne prétendait inverser le vrai critère de la moralité, lequel ne repose pas sur la volonté qui décide, mais sur la relation au bien objectif de cette décision volontaire. Le sujet n’est pas “autonome” pour définir la bonté de ses désirs. Il ne peut pas décréter de lui-même et par lui-même la bonté de ce qu’il désire en marge de sa vérité objective, sans autre instance définitoire que la convoitise de ce qui est désiré et le nombre d’individus qui, socialement, avalisent et valident cette inclination par leur propre volonté.
Pour l’idéologie ambiante, ces présupposés, inacceptables pour la conscience chrétienne, sont ceux qui font loi, négligeant le fait que la “bonté” des choses n'est pas donnée par le désir, mais par sa relation à ce qui les qualifie comme bonnes : l'intelligence et la bonté de Dieu, lesquelles soutiennent le commandement divin qui énonce la norme de la moralité. Comme le rappelle l’enseignement de Jean-Paul II, reprenant les idées fondamentales de la philosophie morale de la tradition chrétienne dont s'éloigne l'idéologie actuelle, les actes ne peuvent être dits moralement bons que s'ils sont en relation intrinsèque au bien objectivement donné. La récapitulation qu’offre l’encyclique Veritatis splendor formule le principe et le fondement de la moralité des actes humains avec une clarté solaire :
« La moralité des actes est définie par la relation entre la liberté de l'homme et le bien authentique. Ce bien est établi comme Loi éternelle, par la Sagesse de Dieu qui ordonne tout être à sa fin : cette Loi éternelle est connue autant grâce à la raison naturelle de l'homme (et ainsi, elle est « loi naturelle »), que, de manière intégrale et parfaite, grâce à la révélation surnaturelle de Dieu (elle est alors appelée « Loi divine »). L'agir est moralement bon quand les choix libres sont conformes au vrai bien de l'homme et manifestent ainsi l'orientation volontaire de la personne vers sa fin ultime, à savoir Dieu lui-même : le bien suprême, dans lequel l'homme trouve son bonheur plénier et parfait. La question initiale du dialogue entre le jeune homme et Jésus : « Que dois-je faire de bon pour avoir la vie éternelle ? » (Mt 19, 16) met immédiatement en évidence le lien essentiel entre la valeur morale d'un acte et la fin ultime de l'homme.
« (…) Ordonner rationnellement l'acte humain vers le bien dans sa vérité et rechercher volontairement ce bien, appréhendé par la raison, cela constitue la moralité. Par conséquent, l'agir humain ne peut pas être estimé moralement bon seulement parce qu'il convient pour atteindre tel ou tel but recherché, ou simplement parce que l'intention du sujet est bonne. L'agir est moralement bon lorsqu'il indique et manifeste que la personne s'ordonne volontairement à sa fin ultime et que l'action concrète est conforme au bien humain tel qu'il est reconnu dans sa vérité par la raison » (6 août 1993, n° 72).
Chacun peut constater que la définition de la tradition scholastique incluait l'idée de rationalité dans la notion philosophique de personne. Il est vrai que cette ancienne définition a été nuancée par l’idée de liberté développée par la philosophie moderne, mais cette idée, portée à son paroxysme par l'idéologie agnostique actuelle, conduit à la destruction du concept chrétien de personne. C’est pourquoi l’encyclique précise clairement que c’est la relation objective des actes humains au bien qui les rend moralement bons, et que c’est cette relation qui donne sa consistance substantielle à l’action humainement bonne, « reconnue dans sa vérité par la raison » (3).
L'idéologie actuelle, il est vrai, n'a pas pu rejeter toute idée de “nature personnelle”. Après avoir marginalisé puis perdu de vue l'idée biblique d’image de Dieu, attachée à l'être humain, l'idéologie agnostique a cédé à un “réductionnisme volontariste” d’un nouveau genre, qui fait de l’homme un simple sujet de décisions et de déterminations, même si le concept biblique de personne subsiste partiellement. La transcendance de la personne étant éliminée, cette définition de l’être humain est contradictoire, parce qu’elle prétend maintenir fondamentalement l’idée de liberté comme volonté, tout en supprimant toute référence du sujet libre au bien objectivement considéré. Le bien n’est pas une création de la subjectivité mais une réalité objective. Sans elle, il n’y a pas d’actes moraux possibles.
En évacuant de l'anthropologie l'idée de transcendance de l'être humain et en obscurcissant ainsi la finalité surnaturelle de ce dernier, cette idéologie ne laisse subsister aucune référence qui permette de définir l’identité de cet être humain – aucune sauf celle-ci, dont elle ne s’est pas encore détachée : la volonté de décision. Cette conception de l’homme est cependant privée de toute substance personnelle, parce que cette volonté [résidu, ici, du concept philosophique de personne] n’est elle-même comprise que comme le produit de “l’infrastructure” biologique de l’individu, considéré comme un simple mammifère évolué, sans autre finalité que celle qu’il se donne à lui-même par son intelligence limitée et ses facultés.
Il n'est pas nécessaire d'expliciter ici que cette conception de l'homme considère l'intelligence comme un simple “équipement” de l'individu, produit par un processus évolutif, autonome en lui-même et sans fondement transcendant, à peu de distance du génome de l’anthropoïde, condition que l’agnosticisme scientiste de notre temps paraît parfois considérer avec satisfaction.
Il est aisé d’établir que la recherche du bien détermine toute décision. Pourtant, en vertu des présupposés anthropologiques qui viennent d’être évoqués, non seulement le bien est redéfini a priori selon une conception immanente, mais ce bien immanent est lui-même réduit à n’être que ce qui est désirable par l’individu. Ce “désirable” n’est définissable que par la subjectivité de l’individu, selon la définition qui sera socialement avalisée par le nombre. Ainsi que l’on relevé les évêques espagnols dans l’Instruction pastorale Théologie et sécularisation en Espagne, les résultats de ce subjectivisme sont patents :
« Dans cette situation l'homme en vient à mesurer sa vie et ses actions par rapport à lui-même, à la vie sociale et à l'adéquation au monde pour la satisfaction de ses nécessités et de désirs. La transcendance cesse d'être significative dans la vie sociale et personnelle quotidienne, pour être reléguée dans la conscience individuelle, comme un facteur simplement subjectif. Le résultat en est un relativisme radical, selon lequel toute opinion en matières morales est également valable. Chacun a “ses vérités” et le mieux auquel nous puissions aspirer dans l’ordre éthique est un “minimum consensuel”, dont la validité ne s’étendra pas au-delà du temps présent et de circonstances déterminées » (4).
De son côté, celui qui était encore le cardinal Ratzinger, comme doyen du Collège cardinalice, déclarait lors de la messe “Pro eligendo Pontifice” (18 avril 2005), en faisant référence au relativisme comme idéologie actuellement dominante :
« Avoir une foi claire, selon le credo de l'Église, est souvent étiqueté comme un fondamentalisme. En revanche le relativisme, c'est-à-dire le fait de se laisser porter “ici et là à tout vent de doctrine” paraît être la seule attitude à la hauteur des temps qui courent. Une dictature du relativisme prend forme, qui ne reconnaît rien de définitif et qui pose comme ultime mesure le Moi lui-même et ses désirs ».
Pour le reste, cet horizon philosophique n’exclut pas un certain altruisme, réduit aux objectifs individuels et sociaux qu’il est possible d’atteindre, en universalisant la jouissance des “biens” avec l’aide des lois. Ce but sera obtenu à mesure que le pouvoir politique pourra étendre au plus grand nombre cette jouissance des biens. Dans cette perspective, et une fois supprimée toute référence à la reconnaissance du bien humain « dans sa vérité par la raison », l’ordonnancement juridique ne répond plus à la moralité des actes humains mais à la seule volonté politique du législateur.
+ Mgr Adolfo González Montes
Evêque d’Almería (Espagne)
(A suivre)
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(1) Ce n’est sans doute pas trahir la pensée de Mgr Montes que de traduire derechos humanos par “droits humains” et non pas par “droits de l’homme”. La première expression se réfère directement à la nature humaine, dont le droit a vocation à protéger l’épanouissement ; la seconde est marquée par un certain idéalisme qui s’accommode, de fait, de revendications qui ne coïncident pas toujours avec les exigences de cette nature. Ainsi, le droit au “mariage” des homosexuels pourra bien être revendiqué, voire légalement reconnu comme un “droit de l’homme”, il n’en sera jamais pour autant un droit humain (ndlr).
(2) Anicius Manlius Torquatus Severinus Boetius, dit Boèce (470-525) est un philosophe chrétien latin dont l’influence sur la philosophie médiévale a été considérable. Il a défini la personne comme « la substance individuelle d’une nature raisonnable », définition reprise notamment par saint Thomas d’Aquin (ndlr).
(3) J. Ratzinger, Conscience et vérité (1991).
(4) LXXXVI Assemblée plénière de la CEE, Teología y secularización. A los cuarenta años
de la clausura del Concilio vaticano II. Instrucción pastoral (30 marzo 2006), n. 53.