Pour Hermas.info, c’est bien assez que ce mois de mai, comme les autres, soit premièrement et essentiellement celui de Marie. Et c’est une grande satisfaction de pouvoir accueillir la collaboration amicale de Mgr Masson, qui le célèbre si richement.
Cependant, qu’on le veuille ou non, le mois de mai 1968 a bel et bien existé. Même s’il ne soulève dans les générations actuelles aucune dévotion particulière, ce dont nous ne concevrons aucun chagrin, force est de reconnaître qu’il a marqué, avec la période qu’il a plus ou moins inaugurée, une rupture morale majeure, celle, selon le mot du Père Daguet, o.p., de la « fin du christianisme comme civilisation ».
A un dénominateur moral commun, plus ou moins affaibli, plus ou moins dérationalisé qui subsistait encore, l’ère post-soixante-huitarde a substitué l’assentiment commun d’un refus de dénominateur commun. C’est désormais le relativisme moral absolu qui tient lieu de loi première, et de norme. A chacun sa morale, sa façon de voir. L’horizon moral public n’est dès lors plus balisé que par ces deux critères : la loi ou la jurisprudence du jour [borne molle], appelée à s’adapter aux exigences des appétits libertaires plus qu’à les réfréner – c’est question de temps ; les oracles de la Pensée unique [borne dure], qui s’appliquent à “immoraliser” au regard de la Morale nouvelle les comportements résistants de ceux qui prétendent s’attacher à un ordre moral honni ou à une nature des choses. Le socle social, qui était jadis la loi naturelle a – pour reprendre un terme cher aux révolutionnaires du XVIIIème siècle – été “régénéré”. C’est désormais la “tolérance” qui est inspiratrice et codificatrice [cf notre article sur « la tolérance idéologique et la tolérance chrétienne », ici]
Pour en arriver là, il aura fallu enterrer en grandes pompes la métaphysique, et l’idée même d’un ordre naturel, d’une nature des choses, et de l’homme en premier, qui pût constituer un fondement humain universel, rendant perceptibles des normes également universelles s’imposant au jugement moral. Au point que le Pape Benoît XVI a récemment dû rappeler à l’ONU que si les droits de l’homme étaient universels, la personne elle-même l’était aussi.
L’homme soixante-huitard “régénéré” n’est cependant pas à ce point déraciné qu’il n’ait gardé le souvenir de certaines valeurs, dont il conserve au moins les mots. Il les a simplement farcis d’autre chose, comme des coquilles d’escargots morts. Ainsi survivent bien sûr la liberté, ou la vérité, mais c’est la vérité et la liberté dont chacun détermine arbitrairement les contours, selon ses intérêts, ses ambitions, ses appétits. Au pinacle de l’ordre moral nouveau se trouvent ces deux valeurs : la sincérité, abstraite de référence à une vérité objective ou à un bien moral objectif, et l’authenticité. Que n’a-t-on pas dit et écrit de cette sacro-sainte authenticité, notamment dans le domaine de l’éducation des enfants ou de l’art ! Etre authentique, c’est être soi-même, spontané, sans contrainte, et l’on est supposé l’être à proportion que l’on est libéré des “tabous”, des déterminismes sociaux, des aprioris, et donc des éducations ! Ce délire, on le sait, n’a épargné ni les séminaires, ni les chaires ecclésiastiques, ni les sanctuaires, où l’authenticité tient encore souvent lieu de norme libératrice en matière liturgique.
Dans un article publié en 1967 – l’heureuse époque libératrice ! – dans la revue Sapientia [año 22, n° 85 (julio-sept.), pp. 163-166)], Mgr Octavio N. Derisi, qui n’en méconnaissait ni les effets civils, ni les effets ecclésiaux, n’hésitait pas à dire que cette spontanéité-là était celle... de la bête. La chose est aisée à comprendre pour qui conserve le sens de l'être. Nous sommes heureux d’apporter notre contribution au joyeux quarantenaire en publiant sur Hermas.info la traduction de ce document qui nous paraît constituer un instrument de réflexion de premier ordre pour les éducateurs, et spécialement pour les parents. Il importe d’enraciner chez nos enfants l’amour du vrai et du bien, et de les aider à comprendre et à mettre en œuvre cette conviction que la réalisation de leur personnalité réside dans l’unité habituelle de cet amour et de leur vie. Merci Mgr Derisi !
Hermas.info
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1.- Dans sa signification première, le terme authentique coïncide avec le concept de vérité ontologique : il indique qu’une chose est elle-même, et non une autre. En un sens plus large, il signifie qu’une réalité est telle qu’elle se manifeste. Ainsi, est authentique un or qui ne l’est pas seulement en apparence mais qui l’est en réalité.
Appliqué à l’ordre humain – celui qui nous intéresse ici – le terme authentique exprime la coïncidence entre la pensée et la parole, entre ce qui est conçu dans la conscience et ce qui est réalisé par la conduite extérieure. En un mot, il traduit l’identification entre l’être et le paraître d’une personne.
Il n’y a donc d’authenticité ni dans la fausseté ni dans le mensonge, comme lorsqu’on pense une chose pour en dire une autre, ni dans
l’hypocrisie, comme lorsqu’on agit d’une manière intérieurement et d’une autre extérieurement. Bref, il n’y a pas d’authenticité s’il n’y a pas de coïncidence entre une réalité, une œuvre, et son
apparence extérieure.
2.- Le terme authenticité a cependant un sens plus profond dans le domaine de l’esprit, précisément parce qu’en lui l’être acquiert toute sa signification et son auto-possession.
Il y a en nous une certaine manière d’être, naturelle, constituée notamment de préférences et de répulsions sensibles, fondées sur le corps, de façons de ressentir les choses, de sympathies ou d’antipathies. C’est le tempérament. Et puis il y a une autre manière d’être, acquise celle-là, par l’adoption d’un certain nombre de valeurs et de principes qui ont été intégrés à l’être et à la vie spirituelle par l’exercice des vertus, par l’effort et l’éducation. Il s’agit de la personnalité. En un mot, le tempérament est naturellement reçu, la personnalité est acquise par l’effort.
L’authenticité personnelle de chacun requiert qu’il soit fidèle à sa propre personnalité, fidèle aux principes qu’il a adoptés, de sorte qu’en ajustant son comportement à ces principes, sa vie y trouve son orientation et son unité. Telle est l’authenticité du saint, du sage ou du héros, chacun réalisant l’unité de sa vie sur la fidélité à une valeur.
En revanche, il n’est pas nécessaire à l’authenticité personnelle que l’on agisse selon son tempérament, avec ses inclinations. Bien au contraire, en de nombreuses circonstances il sera plutôt nécessaire de s’y opposer et de le dominer. Ainsi, ce n’est pas de l’authenticité personnelle, ou strictement humaine, que d’agir selon la passion de la colère, de la rancœur ou de la sensualité du tempérament. Bien sûr, il y a en cela une certaine authenticité. Mais ce n’est pas l’authenticité humaine ; il s’agit d’une authenticité purement animale, dépendante de déterminisme psychiques. C’est l’authenticité de la bête répondant à des stimulations naturelles. Pire encore, car la bête n’a pas d’autre psychisme que celui de l’animal, entièrement soumis au déterminisme instinctif.
Outre le psychisme animal, soumis en lui-même au déterminisme, l’homme dispose d’un psychisme de nature spirituelle, en lequel la volonté est maîtresse de sa propre mise en œuvre, librement, et l’intelligence maîtresse de son être propre par la conscience. Ce n’est qu’à ce niveau spirituel, où l’homme est maître de sa propre activité, par la conscience et la liberté, que l’on peut parler formellement d’authenticité, ou de coïncidence entre l’idéal de vie adopté (valeurs, principes) et sa mise en œuvre librement choisie dans chaque situation concrète.
C’est précisément dans cette coïncidence, ou cette authenticité, que réside ou consiste la personnalité. Un homme a atteint sa personnalité – nous ne parlons pas ici de sa personnalité ontologique mais de sa personnalité anthropologique – précisément lorsqu’on peut prévoir ce que sera sa réaction dans une situation déterminée, quelles que soient les difficultés objectives qu’il y rencontrera ou les résistances qu’opposera son tempérament à la liberté de son choix. La personnalité résulte du triomphe et de la maîtrise de l’esprit sur la matière, par l’éducation ou la soumission du tempérament aux fins et valeurs que l’on s’est assignées. En affermissant ce qu’il y a de positif et en maîtrisant ce qu’il y a de négatif en lui par l’activité consciente et libre de l’esprit, on éduque, on illumine le tempérament et on le transforme en personnalité. Voilà pourquoi on ne peut prévoir ce que sera son comportement, dans des circonstances les plus diverses, que chez celui qui a établi une unité entre les principes qu’il a adoptés et la liberté de sa conduite. En effet, on sait avec sécurité qu’il sera fidèle à ses valeurs et qu’il agira conformément aux normes de conduite qui le gouvernent. Il y a chez lui un ajustement permanent de toutes les manifestations de sa vie à ses principes. Il a atteint le sommet de l’authenticité au sommet de la perfection humaine, de sa personnalité. Au-delà, on rencontre l’authenticité des saints, dont la vie coïncide aux exigences de l’Evangile et de la vie divine de la grâce.
A l’inverse, à suivre les inclinations naturelles de son tempérament – qu’elles soient bonnes ou mauvaises – sans éducation de la personnalité,
on peut bien devenir un animal authentique, on n’en sera pas pour autant un homme ou une personne authentiques. Bien au contraire. Une telle authenticité ne se réalise qu’au détriment de
l’authenticité spécifiquement humaine.
3.- De nos jours, beaucoup confondent l’authenticité du tempérament, qui ne dépasse pas l’être animal et matériel, et la véritable authenticité humaine, laquelle se situe au niveau de l’esprit, d’une part par une vision claire des valeurs et des principes qui conduisent au vrai perfectionnement humain, opérée par l’intelligence, et, d’autre part par l’adoption résolue de ces principes et valeurs, opérée par la volonté libre dans l’éducation et la maîtrise du tempérament matériel. On parle d’authenticité pour justifier les débordements passionnels du tempérament, de la colère, de la sensualité et de l’orgueil et, dans le domaine surnaturel chrétien, pour justifier les rébellions contre le magistère de l’Eglise et l’autorité ecclésiastique. Il s’agit en réalité de l’authenticité de la jungle, celle de l’homme qui a perdu l’exercice de son activité spirituelle consciente et libre et sa maîtrise des passions, pour s’abandonner au déterminisme causal du psychisme inférieur. Parler d’authenticité, dans de telles circonstances, revient à nier ou à méconnaître l’activité psychique supérieure de l’esprit, laquelle place l’homme à un degré essentiellement supérieur à l’animal, et à l’enfermer dans le cercle de fer d’un déterminisme psychique matériel, tel que l’ont conçu Freud, Durkheim ou Marx. Pour ces derniers comme pour d’autres matérialistes, qui épuisent le psychisme humain dans le psychisme matériel, en méconnaissance de l’esprit et de la liberté qui l’accompagne, il n’y plus d’authenticité que celle de laisser libre court aux passions et aux inclinations naturelles.
Malheureusement, la grande majorité des hommes agissent en faisant abstraction des fins et des valeurs de l’esprit. Sans combat, ils se soumettent à leurs passions inférieures. Ils ne vivent pas la vie spirituelle, comme des personnes, mais une vie qui est presque exclusivement animale. En tout cas, si elle ne disparaît pas, leur vie spirituelle est presque entièrement mise au service de la vie et des appétits matériels. Encore une fois, une telle vie peut témoigner d’une authenticité animale, mais pas d’une authenticité humaine ; elle en est au contraire la négation.
4.- Ainsi, pour qu’elle constitue une valeur, l’authenticité doit être acquise par l’effort conjugué de l’intelligence et de la volonté libre, qui élève l’homme et le rende à même de maîtriser consciemment et librement son activité et son être.
Pour cela, deux choses sont nécessaires : d’une part la culture de l’intelligence, par la recherche et l’acquisition des grandes vérités et des biens ou valeurs qui donnent le sens du perfectionnement humain, et, d’autre part, le choix résolu et permanent de ces valeurs, par l’adoption de leurs exigences normatives de conduite. Ces dernières engendrent les vertus, par lesquelles la personne atteint sa véritable authenticité humaine, autrement dit l’unité de sa vie spirituelle.
D’un point de vue strictement humain, ou spirituel, l’inauthenticité, ou le manque d’unité de la personne, peut provenir d’une absence, d’une diminution ou d’un dévoiement de cette vie, parce que l’homme s’est abandonné à la vie des sens ou des passions, ou bien parce qu’il se laisse diriger par des principes équivoques de perfection humaine. Elle peut aussi résulter d’une séparation opérée entre les vrais principes de perfectionnement humain, qui ont été connus et acceptés par l’intelligence, et l’activité de la liberté, laquelle ne se soumet pas ou ne s’ajuste pas à leurs exigences.
5.- L’authenticité humaine n’est pas un acquis naturel, spontanément reçu. Elle est plutôt le terme atteint, avec difficulté, dans un effort ascensionnel vers la cime de la perfection spirituelle, par la possession de la vérité dans l’intelligence, qui oriente la liberté à se porter vers le bien et à en imprégner toute la conduite de la personne. C’est un enrichissement spirituel de tout l’homme, qui parvient ainsi à être véritablement un homme, cet “homo viator”, qui est en chemin pour atteindre, au-delà de la mort, dans la vie immortelle, la plénitude humaine éternellement possédée par la parfaite possession de la Vérité, de la Bonté et de la Beauté infinie de Dieu.
Traduction Hermas.info ©




