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Vendredi 14 mars 2008 5 14 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction

images.jpg Rémi Morin.- Quand on évoque l’engagement du chrétien dans la politique, en France, s’impose inévitablement ce fait : la laïcité. Celle-ci est une conquête républicaine, sinon sur le christianisme, du moins sur les institutions chrétiennes de l’ancienne France. Elle entre dans la définition même de la République, ainsi qu’il apparaît dans le préambule de la constitution de 1958. Peut-on considérer que la laïcité, en tant que telle, constitue une imperméabilité au christianisme ? Parce que, dans le fond, quand on parle de christianisme et de politique, c’est toujours cela qui revient : jusqu’où peut aller le christianisme dans une configuration politique donnée pour y exercer son influence ? Cette question est importante pour les motivations mêmes de l’engagement de chacun.

Hermas.-
Oui. Cependant, pour essayer d’y voir un peu clair, il faut passer par quelques distinctions. D’abord, ici comme ailleurs, il faut rendre à chacun son dû. Que la République ait fait de la laïcité une partie de son identité n’est pas douteux. Il faut cependant rappeler que le mot même de laïcité est un terme chrétien. Le “laïque”, c’est, selon la définition du Dictionnaire de l’Académie française, celui « qui, à l'intérieur de l'Église, n'appartient ni au clergé séculier ni au clergé régulier ; qui n'est ni ecclésiastique ni religieux ». Dans les Septante, le mot grec laos désigne le peuple de Dieu. En fait, ce n’est pas le laïque qui se définit par rapport au clergé, comme l’indique à tort le Dictionnaire, mais l’inverse : le kleros est celui qui, ayant « tiré le bon lot », par sa vocation, est mis à part. Il est paradoxal mais éclairant que la République, pour définir son désengagement de toute religion – et, immédiatement, du christianisme – n’ait trouvé que ce terme qui n’a primitivement de sens qu’à « l’intérieur de l’Eglise ». De notre point de vue, c’est l’un des traits les plus significatifs de l’enracinement chrétien de notre pays, jusque dans ses ruptures.

En outre, historiquement parlant, la laïcité est arrivée au terme d’un processus qui doit beaucoup plus à l’Eglise qu’à quiconque. Pratiquement toute l’histoire du Moyen-Age est émaillée des querelles ayant opposé l’Eglise et l’Etat naissant, et l’Eglise n’a eu de cesse de faire échec aux prétentions de ce dernier sur sa propre sphère, par exemple sur la nomination des évêques, de sorte qu’en le contenant, elle l’a aidé à s’en tenir à la sienne. Ainsi, la société civile, dans toute l’Europe, est redevable à l’Eglise d’avoir trouvé sa propre assise.

Rémi Morin.-
Certains pourtant le nient...

Hermas.- Naturellement, mais ce ne sont pas les discours qui font la vérité des choses. Rappelez-vous le mot de Pascal à propos de la question de l'héliocentrisme : « Si l'on avait des observations constantes qui prouvassent que c'est la terre qui tourne, tous les hommes ensemble ne l'empêcheraient pas de tourner, et ne s'empêcheraient pas de tourner avec ». Evidemment, nous ne sommes pas ici dans l'ordre scientifique pur, mais les connaissances historiques sont assez précises et convergentes pour écarter tout doute sur la question.

Rémi Morin.-
Pourtant la laïcité, loin de revendiquer cet héritage, s’est montrée très agressive envers l’Eglise.

Hermas.-
C’est exact. Historiquement, la Révolution a d’abord cherché à la contrôler ou à lui substituer un ersatz de religion civile puis, n’y étant pas parvenue, elle a cherché à la détruire. Ce travail de destruction s’est opéré physiquement puis moralement. Sur ce point il semble bien que l’on soit en droit de penser que ce travail poursuit son erre. Les résultats partiels de l’enquête menée par le site libertepolitique.com sur la liberté religieuse (à laquelle plus de 3.000 personnes ont pour l’heure répondu) donnent des résultats éloquents. Pour l’enseignement public, 67 % des réponses indiquent que cette liberté n’est pas respectée auprès des enfants et 20 % font même état de brimades directement liées à la confession catholique de ces derniers.

Rémi Morin.-
Dans cette enquête, précisément, leurs auteurs tendent à conclure que la laïcité, en définitive, est « un leurre dont trop de Français — et d’autorités de l’Église de France — s’accommodent pour “éviter de réveiller la guerre scolaire” ». Par ailleurs, on voit bien, dans les débats actuels alimentés par les déclarations du Président Sarkozy au Latran, que le laïcisme, c'est-à-dire le militantisme agressif, affleure toujours sous la laïcité, prise comme un équilibre, une sorte de séparation des pouvoirs entre le temporel et le spirituel.

Hermas.- Toute la question, pour la laïcité dite “à la française” est bien de savoir si elle n’est que cela, à savoir la séparation que vous évoquez. Il ne fait pas de doute que pour beaucoup d’acteurs politiques ce soit ou ce doive être le cas. Chaque “camp” s’essaye alors à cohabiter le mieux possible avec l’autre et dans bien des situations, globalement, cela se passe plutôt bien. Mais il est évident que le concept est ambigu et que, pour beaucoup d’autres personnes, il n’exprime pas seulement une sorte de statu quo de cohabitation mais une revendication positive, athéiste, qui ne se borne pas à énoncer qu’il faille rendre à César ce qui est à César, mais que toute approche croyante soit éradiquée partout où l’action publique rendra cette éradication possible. C’est ce qui explique les débordements constatés dans l’enseignement public par l’enquête précédemment évoquée, ou les sujets de bac-philo, si vous vous en souvenez, délibérément choisis, en particulier sur l’avortement, pour opérer une police de la pensée, ou encore les pressions exercées dans les maternités sur les jeunes mamans pour les dissuader d'avoir d'autres enfants. La laïcité dite “à la française”, qui est une singularité incontestable, est tributaire d’une histoire dont elle ne parviendra peut-être jamais à se guérir. Au regard des querelles passées, on peut bien sûr y voir un équilibre qui constitue une amélioration par rapport à ces dernières. D’un point de vue politique, ce n’est déjà pas si mal. Mais on ne peut pas se cacher que le concept même, ici, en France, est virtuellement explosif et peut tout aussi bien porter demain à la persécution comme il porte aujourd’hui à la tolérance. En tout cas pour le christianisme.


Rémi Morin.-
Pourtant, l’Eglise regarde cette laïcité avec une certaine bienveillance, non ?

Hermas.-
Oui et non. Il faut en effet s’entendre sur les mots, comme lorsqu’on parle de démocratie. Quand on consulte le Compendium de doctrine sociale, qui est un condensé de sa pensée sur ces sujets, on y lit que l’engagement politique des catholiques doit souvent tenir compte de la laïcité. Mais le texte ajoute immédiatement : « à savoir la distinction entre la sphère politique et la sphère religieuse ». Cette précision est absolument capitale. Si “laïcité” exprime simplement cette distinction, alors l’Eglise ne peut que la saluer, parce qu’elle correspond, comme nous l’avons relevé antérieurement, à ses propres efforts, fondés d’ailleurs sur l’Evangile. C’est ce qu’elle fait, en indiquant : « Cette distinction est une valeur acquise et reconnue par l'Église, et elle appartient au patrimoine de civilisation déjà atteint » (n. 571). De ce point de vue, elle n’hésite pas à aller très loin puisqu’elle ajoute, en développant la notion, que « le principe de laïcité comporte le respect de toute confession religieuse de la part de l'État,  qui assure le libre exercice des activités cultuelles, spirituelles, culturelles et caritatives des communautés de croyants. Dans une société pluraliste, la laïcité est un lieu de communication entre les diverses traditions spirituelles et la nation » (n. 572). Il y a donc incontestablement, sous ce rapport, une reconnaissance explicite de ce qu’il est convenu d’appeler, dans le monde moderne, la laïcité. Mais il faut prendre garde que l’Eglise parle ici pour l’univers entier : pour toutes les sociétés concernées, où, par hypothèse, il n’y a plus de reconnaissance constitutionnelle d’une religion d’Etat. Ce faisant, elle ne parle pas de la laïcité “à la française”.

Rémi Morin.- Celle-ci serait donc une “exception française”, même dans cette doctrine ?

Hermas.-
On ne peut aller jusque-là, parce que le Compendium n’en fait pas état. Mais il exprime la condamnation d’une certaine forme de laïcité par rapport à laquelle il est difficile de ne pas faire des rapprochements. Ainsi, il souligne une « nette » incompatibilité entre « la doctrine morale catholique » [l'affirmation est très forte !] et « la perspective d'une laïcité conçue comme autonomie par rapport à la loi morale » (n. 571). De même, il relève que « même dans les sociétés démocratiques, il demeure encore, hélas, des expressions de laïcisme intolérant, qui entravent toute forme de la foi, d'importance politique et culturelle, en cherchant à disqualifier l'engagement social et politique des chrétiens, parce qu'ils se reconnaissent dans les vérités enseignées par l'Église et qu'ils obéissent au devoir moral de cohérence avec leur conscience ; on arrive aussi et plus radicalement à nier l'éthique naturelle elle- même ». Il est intéressant de souligner que ce laïcisme est explicitement regardé comme un archaïsme ["il demeure encore..."], ce qui est également assez parlant pour des franges notables des tenants de la laïcité dans notre société. « Cette négation, ajoute-t-il enfin, qui prélude à une condition d'anarchie morale dont la conséquence évidente est la mainmise du plus fort sur le faible, ne peut être admise par aucune forme de pluralisme légitime, car elle mine les bases mêmes de la coexistence humaine. À la lumière de cet état de choses, la marginalisation du christianisme ne pourrait servir à l'avenir envisagé d'une société, ni à la concorde entre les peuples. De plus, elle minerait les fondements culturels et spirituels de la civilisation » (n. 572).

De notre point de vue, cette description paraît bien se rapprocher de notre “laïcité à la française”, même quand elle ne tourne pas à l’agressivité laïciste : autonomie morale, marginalisation ou disqualification de l’apport chrétien en tant que tel, négation de l’éthique naturelle. Tout paraît bien y être. A tout le moins, on peut dire que la laïcité “à la française” est toujours en passe de croiser cette définition, selon qu’elle penche ou non du côté du laïcisme, ce qui est une tentation qui lui est connaturelle. L’ambiguïté du concept, à l’inverse, lui permettra peut-être pourtant d’évoluer. La démarche de M. Sarkozy, de ce point de vue, est extrêmement importante et du plus haut intérêt, puisqu’il se propose, rien de moins, que de faire des religions de véritables partenaires, non pour s’immiscer dans les choses temporelles, mais pour apporter leurs expériences et leurs lumières à une société qui, selon ses propres dires, est en rupture de valeurs depuis 1968. Elles rappelent celles de Maurice Schumann quand, évoquant en 1945 le lien entre la pensée chrétienne et les droits de l'homme, il s'écriait dans le journal L'Aube, au titre ô combien significatif :
« Si nous entendons vraiment que la Grande Espérance soit à vue d'homme, alors faisons entrer les valeurs morales et spirituelles par les DEUX PORTES de la cité. Il est temps que l'amour devienne une force ».

Pierre Morin.-
Vous croyez cette évolution possible ?

Hermas.- Très honnêtement, qui peut le dire ? Encore une fois cette exception française est très tributaire de l’histoire et notre pays, malgré les apparences, les discours ou les soubresauts électoraux, est d’un très pesant conservatisme, y compris dans ce domaine. Nous sommes dans une République qui aime les “Eléphants”, les “Mammouths” et les dinosaures de toutes sortes. Mais pourquoi pas ? Les propositions de M. Sarkozy ne devraient pas rester lettre morte. Ce serait un échec pour l'évolution de cette société.

L’ambiguïté présente fait malheureusement que, souvent, comme le note libertepolitique.com, les responsables catholiques demeurent dans une attitude toute de circonspection, préférant maintenir l’équilibre fragile entre la laïcité et le laïcisme redouté plutôt que de donner au christianisme un élan plus rayonnant, plus visible, plus explicite, plus enthousiasmant aussi pour les membres de la cité que nous sommes. Le domaine scolaire en est une illustration manifeste – y compris, ce qui est le plus étonnant, dans la propre sphère de l’enseignement catholique, dont Mgr Cattenoz a courageusement diagnostiqué qu’il ne proposait plus, dans la grande majorité des cas, qu’une sorte d’humanisme indifférencié propre à satisfaire toutes les consciences. C'est un constat que tout le monde peut faire. Là encore la remarque de Pascal s'applique : ce n'est pas parce qu'on étouffe la voix de Mgr Cattenoz que cela change rien de la réalité. Cet exercice d’équilibre et de neutralité “prudente” a un coût très élevé : le silence, la timidité, le retrait, l'effacement de l'influence chrétienne, sa dissolution dans le neutralisme ambiant. A cet égard, l’exemple du combat des laïques chrétiens pour la défense de la vie, qu’ils mènent pratiquement seuls depuis plus de trente ans, à de très rares exceptions près, quand ils n'en sont pas désavoués par la hiérarchie, est singulièrement significatif.

Ce retrait, c’est celui du discours, bien sûr, mais c’est aussi le retrait sociologique du christianisme, forcément, et sa supplantation, tout aussi nécessaire, par les « idées folles » et les morales de situation, beaucoup de chrétiens finissant de se persuader de leur autonomie de jugement sur ces questions. Nous en sommes là.

Le catholicisme français saisira-t-il la perche qui lui est tendue par le Président de la République ? Ce dernier persévérera-t-il d'ailleurs lui-même en cette voie ? L’avenir le dira. La condition en est de cesser d’avoir peur de son ombre, de reprendre conscience de nos richesses et de l’immense responsabilité qu’elles imposent. Dans l’enquête de libertepolitique.com, il est conclu ceci, à propos de l’école : « Pour 91 % des parents qui ont répondu à notre questionnaire, l’Eglise devrait se mobiliser pour faire cesser les entraves à la liberté d’éducation. Défend-elle vraiment la liberté de conscience et la liberté religieuse de ses plus jeunes membres ? Par respect pour l’Église et pour les parents interrogés, nous n’avons pas voulu poser la question de cette manière. Mais les commentaires reçus sont sans équivoque. Bien des parents ne se sentent pas soutenus par l’institution. Un grand nombre d’entre eux se sentent même trahis ». Evidemment, ce n’est pas le pape qui est ainsi visé, dont les propos sont clairs et explicites. L’école, et l’école catholique en particulier, est un lieu significatif à cet égard. Tant que les Pasteurs ne se décideront pas à lui redonner son identité et sa force de témoignage, il sera illusoire, de notre point de vue, d’attendre de plus amples témoignages dans la cité. Les évêques espagnols, dont nous saluons ici le courage, ont parfaitement compris que l’un n’allait pas sans l’autre. Leur fermeté à cet égard ne les empêche nullement d'être ouverts à l'égard des institutions en place, ou du gouvernement même hostile, comme l'ont manifesté les récentes déclarations du Primat d'Espagne après la réussite électorale des socialistes.

(à suivre)
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Publié dans : Présentation du blog - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Jeudi 13 mars 2008 4 13 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction
 
gregoire_13.jpg Rémi Morin.- Si pour l'Eglise la démocratie n'est pas le mal et la mort, peut-on parler, en retour, d’une “option préférentielle” de l’Eglise pour la démocratie ?

Hermas.- Terrain dangereux s'il en est, car on risque ici de chagriner beaucoup de monde ! Pourtant, il faut bien se rendre à cette évidence : l’Eglise a totalement fait sienne, et depuis longtemps, l’analyse notamment de François de Vitoria (et que l'on retrouve chez la plupart des médiévaux) selon laquelle le sujet – le théologien dominicain parlait de “cause matérielle” – du pouvoir politique est la communauté politique elle-même, laquelle en transfère l’exercice à des gouvernants. Elle va plus loin et tranche un immense débat qu'il est impossible ici seulement de résumer, en ajoutant que la communauté politique conserve, ce faisant, la faculté de contrôler leur action, voire de les remplacer. Cette communauté politique, on l'appelle aussi le "peuple", à condition de donner à cette expression un sens universel, qui exclut toute distinction entre "gouvernants" et "gouvernés". Le peuple pris en ce sens est le “sujet” du pouvoir par droit naturel, ce pourquoi Suarez considérait, quant à lui, que la démocratie était elle-même de droit naturel. Les sociétés peuvent néanmoins recevoir des modalités de gouvernement différentes, selon des mécanismes différents, que la philosophie chrétienne a examinés à fond depuis le Moyen-Age. L’élection comme le droit de rébellion y ont très tôt trouvé place.

Il reste que l’Eglise, de fait, considère que le système démocratique est celui qui, grâce à ses procédures de contrôle, permet et garantit le mieux le droit des peuples, cause matérielle du pouvoir. Le Compendium de doctrine sociale
l’indique explicitement, de même qu’il reconnaît explicitement la validité du principe relatif à la séparation des pouvoirs comme garde-fou contre l’arbitraire (nn. 395 et 407). Dans l’encyclique Centesimus annus, Jean-Paul II a indiqué que l’Eglise « apprécie le système démocratique, comme système qui assure la participation des citoyens aux choix politiques et garantit aux gouvernés la possibilité de choisir et de contrôler leurs gouvernants, ou de les remplacer de manière pacifique lorsque cela s'avère opportun » (Compendium, n. 406). “Apprécier”, dans ce jugement général, ne veut pas dire juger comme unique possible. Tout catholique a la faculté, pour son pays, en fonction de l'histoire et du génie propre de ce dernier, de préférer un autre régime et de militer en sa faveur, pour autant que les principes fondamentaux relatifs au pouvoir soient saufs. Cependant, il ne peut pas ignorer la position de l’Eglise sur ce point, que Pie XII défendait déjà.


Rémi Morin.-
Pourtant, si l’Eglise a cette position de principe, il n’est pas douteux que la démocratie moderne produise des “fruits de mort”, dont il n’est pas non plus douteux que la propagation tienne au rôle notamment de l’opinion et au poids des lobbies dans ce type de système. On pense notamment à l'avortement provoqué, à la question de l'euthanasie, à celles des unions homosexuelles...

Hermas.-
C’est un principe acquis depuis l’antiquité que tout régime, quelle que soit sa forme, est sujet à des perversions, et que chacun a ses perversions propres. Dans l’abstraction il est possible de dégager froidement les avantages et défauts de chacun d’eux, et de définir que la forme idéale de régime tient à une conjonction équilibrée de ces avantages. Il est également aisé de confronter une réalité décevante à des conditions abstraites de gouvernement, non actuelles et plus ou moins idéalisées. Mais la pratique introduit dans ces analyses une donnée de fait essentielle que l’abstraction ignore : le péché et toutes les contingences morales et sociales qu’il introduit dans l’histoire.

L’Eglise le méconnaît moins que quiconque, dont la mission est le salut des hommes. Quant elle évoque ces questions politiques, elle introduit immédiatement des distinctions qui ne permettent en aucune façon de penser que son appréciation sur le système politique, en soi, puisse être de quelque façon un cautionnement des démocraties de fait. C’est pourquoi elle parle en particulier de “démocratie authentique”, pour en fixer les critères et en juger ces dernières. Le Compendium de doctrine sociale souligne spécialement à cet égard que la démocratie n’est qu’un système, et en tant que tel un instrument, dont le caractère moralement bon n’est pas automatique mais dépend de sa soumission à la loi morale, comme tout comportement humain. Il est donc parfaitement possible d’affirmer à la fois que la démocratie constitue en principe le système qui assure le mieux le droit des peuples et que telles démocraties modernes fonctionnent de manière immorale, en raison des fins poursuivies ou des moyens mis en œuvre, jusqu'à tourner en systèmes d'aliénation. Ce sont des nuances importantes qu'il faut avoir présent à l'esprit quand on parle du rapport de l'Eglise à la démocratie.


Rémi Morin.-
On revient alors à la question des “structures de péché”.

Hermas.-
Exactement. L’Eglise, il faut y insister, ne poursuit pas de fin temporelle. Le pape l’a récemment rappelé. Elle est une société surnaturelle qui œuvre pour le salut des hommes. Comme les penseurs chrétiens l’ont souligné depuis le Moyen-Age, auquel nous devons décidemment tout, l’Eglise ne s’intéresse à la politique que pour autant qu’elle met plus ou moins directement en cause ce salut. Depuis le deuxième concile du Vatican, elle insiste sur le fait de sa responsabilité à l’égard de l’homme, qu’elle appelle « son chemin » comme il est celui du Christ.
Le cardinal Cañizares Llovera, cardinal archevêque de Tolède, a récemment montré, dans une homélie que nous avons citée [Ici], que c’est cela qui provoquait son intervention en faveur de la vie et des droits fondamentaux de la personne humaine, directement mis en cause par l’évolution dégénérative des démocraties occidentales, et de la société espagnole en particulier.

L’Eglise y dénonce toujours le péché, et son expansion socialement contagieuse, qui conduit à décliner au pluriel ces fruits de mort, très au-delà du temps où ces péchés sont individuellement commis. Quand elle évoque les “structures de péché”, c’est cela qu’elle vise : la production et l’incidence dramatique du péché dans le temps, qui va jusqu'à provoquer, à une époque déterminée, des conditionnements et des obstacles à une vie sociale humaine et juste, qu’ils soient d’ordre institutionnel ou économique. La structure de péché est ainsi à la vie sociale, en quelque sorte, ce que le vice est à la vie individuelle : une disposition affermie au mal, qui l'encourage et le facilite. J’attire cependant votre attention sur le fait que ce péché n’est pas uniquement celui de ceux qui procurent la mort, du pourrisseur, des gens sans foi ni loi, bref, des autres... C’est aussi le vôtre, c’est le mien. Et qui sait si les nôtres, chrétiens, n'ont pas en cela une efficience mortifère plus forte que ceux des autres ? Comme il y a une communion des saints, il y a, inversée, une communion des maux. Nos actes ont tous des conséquences, qui appesantissent ou libèrent la vie sociale. L’engagement de l’homme vertueux lui donne de l’oxygène, son repli la plombe.


Rémi Morin.-
Vous avez évoqué à plusieurs reprises l’héritage du Moyen-Age, immense période au regard de laquelle les quelque deux cent ans qui ont suivi la Révolution sont chronologiquement très courts. Il y a une chose, à cet égard, qui est pourtant très étonnante
. Comment se fait-il que l’Europe occidentale, si incroyablement riche, depuis 2000 ans, de philosophes et de théologiens chrétiens, qui ont apparemment tout inventé de nos sociétés, de la liberté et du droit, de l’égalité et du respect de la personne, et même de la laïcité et de la démocratie, comment se fait-il que cette Europe en ait perdu la mémoire, jusqu'à récuser son identité chrétienne dans la construction européenne ou jusqu’à édifier, dans cette amnésie, des structures de péché qui menacent la vie sociale elle-même et qui, de ce fait, la menacent d’un retour à la barbarie ?

Hermas.-
C’est, en effet, stupéfiant. Loin paraît le temps où de grands esprits, évoquant leurs prédécesseurs, ne se regardaient eux-mêmes que comme "des nains dressés sur les épaules de géants" ! Nous avons eu saint Augustin, saint Ambroise, nous avons eu saint Bernard et Yves de Chartres, Jean de Salisbury et le grand Thomas d’Aquin, et Gilles de Rome, et l’école de Salamanque sur laquelle a brillé Vitoria, et Suarez, et Billot, et Maritain – dont on dit qu’il n’a plus de postérité en France, et Ramirez ou Derisi, et tant de penseurs plus ou moins illustres qu’on ne peut ici mentionner, tant d'écoles divergentes qui ne se sont pas moins retrouvées dans ce prodigieux effort d'intelligence. Comment se fait-il qu’il ne reste pratiquement que des cendres de ce que ces hommes ont apporté par leur génie, ne serait-ce que dans l’ordre de la cité, hormis des habitudes dont l’immense majorité de nos concitoyens n’ont aucune idée de l’origine ? Pourquoi, avec un tel héritage, notre époque ne sait-elle produire que des nains dressés sur leur seul ego, tels nos pseudo-philosophes de plateau, incapables de produire autre chose que des châteaux de sable ou des bulles de savon, comme si tant de peines et d'intelligence n’avait servi de rien ? La lumière des sagesses anciennes brille toujours, évidemment. Mais elle n'éclaire plus, elle n'ouvre plus de routes, sauf pour un petit nombre. On leur préfère aujourd'hui les jeux dérisoires de lumières projetés sur des murs sombres, tels que les évoque Pagnol dans Jazz.


Pour le monde intellectuel catholique, en particulier celui des séminaires, cette situation nous paraît avoir une première explication. Nous payons ici au prix fort l'abandon de la métaphysique dans l'enseignement des élites catholiques. Il n'y a pas un seul des auteurs précédemment cités qui n'ait été métaphysicien. Quoi qu'on puisse penser ou soutenir, la morale ou l'éthique, individuelle ou sociale, a nécessairement un soubassement métaphysique, ne serait-ce que parce qu'elle repose toute entière sur le concept de nature, qui est la substance d'une chose en tant qu'elle est inclinée à sa fin. Or on a depuis longtemps oublié la leçon de Pie XI, qui soulignait, dans sa lettre Unigenitus Dei Filius
(1924), qu'il n'est pas plus possible d'être bon théologien sans philosophie que d'être bon philosophe sans théologie.

Le pape Benoît XVI a apporté une autre réponse à votre question, plus générale, dans son encyclique Spe salvi, en rappelant qu’il n’en est pas des progrès moraux comme des progrès scientifiques [ou du moins techniques, devrait-on corriger, car le progrès scientifique connaît ce que les scientifiques appelent des "changements de paradigme" ou de systèmes de pensée, qui sont distincts des progrès techniques] : ils ne s’additionnent pas. Malheureusement ! La raison en est que l’histoire morale est une histoire de la liberté, de sorte que chaque homme, et chaque génération, qui est un nouveau commencement, a la redoutable faculté de s’enrichir du passé... ou de le ruiner. L'histoire des sociétés est ainsi une histoire du fils prodigue dont il n'est pas assuré qu'elle ait le même dénouement. Cela donne le vertige, mais c’est ainsi. On peut par exemple « aller à Thomas », selon l’invitation constante des papes, comme on peut « aller au néant ». Et c'est ainsi que 1968 a pu être, comme le dit le P. François Daguet, o.p., « la fin du christianisme comme civilisation ». Je suis convaincu qu'une bonne partie de la doctrine sociale de l'Eglise est inintelligible à beaucoup à cause de cette absence de philosophie. Comment dès lors accéder utilement aux auteurs précédemment évoqués, et comment faire actuellement rayonner leur pensée, ou l'enrichir encore ?
Cela aussi fait partie de la responsabilité de chacun. A nous de choisir, jusque sur le terrain politique, si nous voulons être un chaînon vivant de valeurs, inscrites dans une tradition, ou si nous préférons assumer les ruptures opérées, en ponctuant cette inusable politique du chien crevé au fil de l'eau d'indignations impuissantes.

Rémi Morin.-
A l’évidence, le choix de la plupart, pour notre génération, semble être définitivement fait... A ce constat, et compte tenu de la vitesse du courant, on peut légitimement se demander s’il peut y avoir encore des institutions à proprement chrétiennes. En France, cette question est accolée à des circonstances historiques particulières, parce que la rupture fondamentale qui s’est opérée en 1789 est bien une rupture avec le christianisme lui-même comme ciment institutionnel. Il y a bien, d’un côté, des institutions d’Ancien Régime qui étaient 
chrétiennes et, de l’autre, des institutions démocratiques issues de la Révolution qui ont tragiquement pris le parti de ne l'être plus. Avec ce point d’orgue que vous évoquiez, mai 1968, qui marque la rupture d’une unité morale encore subsistante jusque-là, et l’apparition du relativisme éthique posé comme règle sociale. Dès lors, la démocratie moderne ne scelle-t-elle irrémédiablement l’impossibilité de réconcilier christianisme et “démocratie authentique”, rendant ainsi inéluctable une sorte de descente aux enfers progressive tournant à la négation échelonnée, de lois en lois, des droits fondamentaux de la personne humaine ?

Hermas.-
Grave question, à tous égards ! Sur le premier point, il n’est pas contestable que les institutions d’Ancien Régime, qui étaient explicitement chrétiennes, assuraient bien mieux un climat chrétien (c'est un euphémisme), par l’harmonie qu’elles établissaient entre les fins naturelles et surnaturelles de l’homme, de sorte qu’elles favorisaient aussi mieux le salut des hommes. De ce seul point de vue, elles mériteraient davantage d’intérêt et de respect de la part des catholiques de notre temps. A l’inverse, il est historiquement établi que la Révolution s’est déployée dans la haine du christianisme. Comme Jean de Viguerie l’a souligné, elle a provoqué des persécutions religieuses inconnues alors depuis Dioclétien, ne serait-ce que par le massacre de 8.000 prêtres, sans compter l'épisode inouï de cruauté et d'invention criminelle du génocide vendéen. Elle a également introduit des processus de dévitalisation chrétienne qui sont toujours puissamment à l’œuvre dans notre société. Le nier serait de l’aveuglement. L’hypothèse que vous évoquez d’une “descente aux enfers” en ce domaine n’a enfin rien de théorique, hélas, et bien des observateurs évoquent les glissements du régime démocratique de fait sur les pentes du totalitarisme ou de la tyrannie, même si cela fait encore sourire le plus grand nombre. La loi, qui est supposée tirer sa légitimité de la conformité au droit naturel, y taille régulièrement des brèches, toujours au nom de la démocratie, et par les manipulations mentales et sociales qu’elle autorise, dès l’école. C’est un fait.

Il faut cependant apporter ici une réserve importante, parce qu’il y a une tentation qui consiste, jusque dans certains milieux catholiques, à considérer que l’institution fait tout. Otez la démocratie, substituez-lui une monarchie catholique et vous retrouverez l’harmonie des fins. Sur le papier, en effet, cela tient. Cependant, dans la réalité, c’est une autre chose, parce qu’il n’y a pas de baguette magique pour produire cet effet. La politique est une sphère de la vie humaine qui ne peut pas ne pas compter sur la liberté, soit pour la favoriser, soit pour la réduire. C'est précisément cela que signifie le mot "politique" dans le langage d'Aristote et de saint Thomas : un domaine qui doit compter avec les aléas de la liberté. Avec quoi, avec qui et pour qui seront ces institutions parfaites ? Dans la même encyclique Spe salvi, le pape Benoît XVI a souligné que « la condition droite des choses humaines, le bien-être moral du monde, ne peuvent jamais être garantis simplement par des structures, quelle que soit leur validité. (…) Même les structures les meilleures fonctionnent seulement si, dans une communauté, sont vivantes les convictions capables de motiver les hommes en vue d’une libre adhésion à l’ordonnancement communautaire. La liberté nécessite une conviction ; une conviction n'existe pas en soi, mais elle doit toujours être de nouveau reconquise de manière communautaire » (Loc. cit.).


Ceci nous paraît être d’une extraordinaire lucidité. On peut bien avancer que de bonnes institutions contribuent à faire des hommes bons. Ce n’est évidemment pas faux, ce pourquoi il faut y travailler. Mais deux difficultés se présentent. D’abord, lorsqu’elles existent, il y faut des hommes qui jouent le jeu, qui « conspirent »
au bien auquel ces institutions sont ordonnées, sans quoi elles s’effondrent. Cela ne va pas de soi. La chute de l’Ancien Régime doit autant à ses ennemis qu’à ses élites - qui se confondaient souvent. Ne dit-on pas que la cour du roi Très-Chrétien était athée ? Ensuite, s’il s’agit de les instaurer ou de les restaurer, que faut-il faire ? La tâche est impossible sans que soient vivantes les convictions « capables de motiver les hommes en vue d’une libre adhésion à [cet] ordonnancement communautaire », sauf à verser dans la tyrannie. Imaginez, par exemple, ce que devrait faire un gouvernement "bon" s'il advenait qu'il en fût soudainement constitué un. Que devrait-il décider, par exemple, au sujet de l'avortement ? La nécessité de ce consensus est d'une importance capitale. Les nostalgiques de structures anciennes paraissent, pour l'ordinaire, n'y prendre pas assez garde parce que, dans le fond, ils s'attachent plus à la structure qu'à l'homme pour lequel elle est faite, et d'avantage à l'idée qu'ils se forgent du monde qu'à la réalité du monde lui-même. En cela, quoi qu'ils en aient, ils sont des modernes, gagnés à l'esprit du temps. C’est un fait sur lequel, pour le moins, les acquis de la philosophie politique médiévale demeurent pourtant dans toute leur force : une société politique est une société d’hommes concourant actuellement à une fin commune, sur la base de valeurs communes.

Nous en revenons alors à notre point de départ, c'est-à-dire à LA question politique par excellence, lancinante : que faire pour créer cette base ? Ce n’est pas à l’histoire, certes utile en son ordre, d’apporter la réponse mais à nos actes libres, à nos engagements de chrétiens d’ici et de maintenant, pour témoigner prophétiquement de nos convictions, les rendre convaincantes et les faire partager. Il n'y a rien d'inéluctable, ni dans cette société, ni dans une autre, tant que des chrétiens peuvent se lever, avec d'autres hommes de bonne volonté, pour tenter de construire une société plus juste. Puisque nous invoquons l'histoire, on ne peut pas oublier que l'espérance chrétienne, avec d'autres facteurs, a eu raison du communisme soviétique, lequel, à tant d'égards, en constituait pourtant l'exacte négation.

Bouder cet engagement-là, qu'on le veuille ou non, c'est prendre sa part de ce qui advient sans lui. En morale sociale comme en morale individuelle, le volontaire, et le moralement responsable, peut être constitué par l'acceptation passive du mal. Cela peut s'exprimer en termes extrêmement concrets : quand une loi mauvaise est promulguée - et cela adviendra probablement bientôt, selon nos sources, au sujet des couples homosexuels - on trouve toujours de bons esprits pour le déplorer. On en trouve beaucoup moins qui se mobilisent pour les prévenir quand il en est encore temps. Est-il nécessaire de rappeler que l'Eglise nous en fait un devoir ? Ainsi que le rappelait récemment Mgr Garcia-Gasco, cardinal-archevêque de Valence (Espagne),
« Celui qui veut grandir dans l'amour selon le modèle de Jésus-Christ, ne peut pas mettre entre parenthèses ses obligations à l’égard de la communauté dans laquelle il vit » [Ici].

(à suivre)

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Mercredi 12 mars 2008 3 12 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction

michel13.jpg

Rémi Morin.- Vous avez dit précédemment, à propos de la loi naturelle, que chacun est « en principe » capable de discerner ce qui est digne de soi ou non. Mais on voit bien, à l’expérience, qu’il y a aussi de mauvaises éducations, plus ou moins volontaires, parce que le discernement que vous évoquez n’existe pas ou plus, ou peu. Marcel de Corte a analysé cette dissolution du sens commun. De fait, il y a pléthore de gens pour trouver très bien, par exemple, que le petit passe son temps devant ses jeux vidéos ou devant la télévision, ou que chacun puisse avoir les mœurs qu’il entend. Bref, il y a le péché, et le relativisme éthique, souvent invoqué par Benoît XVI. Est-ce que ça ne rend pas finalement impossible le rapport social au droit naturel que vous évoquez, et finalement vaine l’intervention des catholiques en tant que tels dans le domaine politique ? N’y-a-t-il pas risque que “l’homme de bonne volonté” avec qui nous sommes invités à dialoguer, et qui ne partage ni notre foi ni notre espérance, voire aucune espérance du tout, jusqu’à s’accommoder de tous les principes destructeurs de notre société, devienne tout simplement une abstraction inaccessible, justifiant ainsi le repli des catholiques dans la sphère du sacré ?

Hermas.-
Cette objection est très intéressante. Au fond, puisque vous évoquez le péché et son incidence sur la nature, il s’agit de savoir si la perte de la grâce ne vide pas l’ordre naturel de son contenu. Cette problématique était déjà présente d'une certaine manière au Moyen-Age, où bien des auteurs, comme Jacques de Viterbe, Richard Fitz-Ralph ou John Wyclif, conditionnaient notamment l'existence du pouvoir à la grâce. Chesterton, en évoquant les rapports du naturel et du surnaturel, disait que lorsqu’on ôte le surnaturel il ne reste que ce qui n’est pas naturel. C’est vrai et c’est faux. C’est vrai à bien des égards d’un point de vue moral. Avec une certaine brutalité mais de façon très réaliste, saint Thomas notait que celui qui ne respecte pas sa nature humaine en déchoit et que, ce faisant, il ne se conduit même pas comme un animal, parce que l’animal, lui, suit sa loi. On trouve des affirmations analogues dans l’islam. Mais l’affirmation de Chesterton n’est certainement pas vraie d’un point de vue ontologique, sans quoi la distinction des ordres ne subsisterait pas. L’ordre naturel demeure. Il demeure malgré le péché, parce que le péché lui-même n’existe qu’en référence à lui, comme M. Onfray n’existe pas sans le christianisme sur lequel il crache...

Rémi Morin.-
En définitive, quels que soient les attaques dont il est de fait l’objet, l’ordre naturel demeure donc toujours le même ?

Hermas.-
Oui, comme la nature humaine elle-même. Néanmoins, d’un point de vue politique, l’ordre naturel ne demeure pas seulement comme exigence, mais aussi comme enjeu. Comme enjeu, parce qu’il est indéniable que nous assistons à son opacification croissante, par un processus accéléré de décivilisation, masqué par les richesses de nos sociétés. Ce qui est en cause, politiquement parlant, c’est sa perception dans l’esprit des hommes. Cela rend votre objection "inquiétante", au sens propre. Mais c’est cela aussi qui rend urgente l’intervention du chrétien dans le domaine du politique, tout au rebours du doute que vous exprimez. On ne voit que mieux que l’homme a besoin d’être sauvé, et que le chrétien doit entrer dans cette œuvre de salut. Séparée de la nature blessée, la grâce ne peut jamais se résigner à cette blessure. C’est donc au chrétien de faire en sorte, par sa parole et son exemple, par son investissement dans les choses de ce monde, que “l’homme de bonne volonté” ne devienne jamais une abstraction inaccessible et qu'il tienne sa place, en quelque sorte, de citoyen de droit de la société civilisée. La condition en est aussi, de son côté, que le chrétien ne s’illusionne pas sur l’homme : il ne doit pas rêver d’une humanité sans péché, d’un “homme de bonne volonté” sans volontés mauvaises, d’une société chrétienne sans ombre, sans quoi c'est lui qui se porte hors de la réalité en l'idéalisant. Tout cela n’a jamais existé et n’existera jamais.

Rémi Morin.-
Cependant, avant de rêver seulement d’une société chrétienne, même imparfaite, on doit bien constater que l’action des chrétiens se heurte à des états de fait. Nous sommes dans une société “plurielle”, indifférente au vrai, où toute opinion s’exprime, hors normes morales, et où les institutions mêmes tendent à valider toujours, pas une sorte de fuite en avant, happées par le vide, les revendications les plus déconnectées de la loi naturelle. Il y a donc un problème de structure, aussi, qui n’est pas négligeable, et qui contribue à détruire la conscience morale. Est-ce que la démocratie moderne – pas la démocratie abstraite, celles des philosophes – c'est-à-dire celle qui est en place, notamment en notre pays, avec ses logiques, ses soubassements philosophiques, ses lois mêmes, ne constitue pas un obstacle pour l’heure insurmontable à l’action que vous évoquez ?

Hermas.-
Que ce problème de structure existe, c’est certain. Le pape Jean-Paul II lui avait même donné un nom, souvenez-vous, dans Sollicitudo rei socialis…

Rémi Morin.-
Les “structures de péché”…

Hermas.-
Oui. Cependant, il faut être extrêmement prudent sur ce chapitre. Parce que la structure de péché ne s’identifie pas, de soi, à un régime politique ou à une forme de gouvernement, quels qu'ils soient. C’est important à souligner parce que, de fait, certains milieux catholiques tendent à considérer la démocratie comme un mal en soi, confondant l'ordre institutionnel et l'ordre moral, ce qui expliquerait logiquement toutes les dérives du système, avec lequel, par conséquent, on ne devrait pas composer. Ce serait trop long d’entrer dans le détail de ces analyses qui, de notre point de vue, participent d’un certain idéalisme, en partageant l’histoire, comme les révolutionnaires et sur le même axe, en un temps bon, aux erreurs excusables, et en un temps mauvais, aux vices connaturels. Pie XII s’était déjà élevé contre des nostalgies qui, objectivement, ne conduisent à rien hors du cercle des conférences où il est alimenté et qui ne font qu’écarter d’excellentes personnes du champ de leurs devoirs.

De fait, là où le bât blesse, pour ces analyses, c’est qu’elles ne sont pas partagées par l’Eglise. Celle-ci, bien évidemment, n’est pas devenue amnésique à l’égard des siècles passés, ni à l’égard de ces époques où un saint Louis mangeait à la table d’un saint Thomas. Elle n’est pas davantage aveugle sur les désordres actuels : le magistère des papes le manifeste constamment, presque jour après jour. Mais le temps de l’Eglise en cette matière, c’est le temps présent, qui est celui de l’engagement et de la responsabilité. Et c’est aussi le nôtre. Le problème de la politique, y compris pour le chrétien, c’est « - quoi faire du temps présent ? », dans le cadre des institutions qui l'accompagnent, et comment y préparer des lendemains, non pas idéaux, mais meilleurs, plus justes, ou moins mauvais. Si la politique doit s’instruire de l’histoire, elle ne s’y identifie pas. Elle y puise sa réflexion, pas des recettes, ni des transpositions impossibles.

Rémi Morin.-
Pourquoi impossibles ?

Hermas.-
Parce que l’histoire, tout simplement, ne se répète pas. La politique est une donnée très complexe, qui intègre une infinité de paramètres humains dissemblables d’une époque à l’autre. Vous pouvez rêver du siècle de saint Louis, et vous êtes légitimement en droit de l’admirer, parce que son ombre couvre le nôtre à bien des égards. Mais vous ne pourrez jamais faire que l’homme d’aujourd’hui soit l’homme de la cité médiévale, avec sa vision du monde, sa psychologie et son rapport au pouvoir et à la politique, ou même à Dieu, et moins encore dans un monde ouvert à tous vents comme celui que nous connaissons, qui affronte des problématiques inimaginables alors. Pour reprendre votre question de tout à l’heure, il n’est pas douteux que, de fait, la démocratie moderne véhicule des fruits de mort - encore qu'il ne faille pas méconnaître tout le champ où la loi, de fait, protège (encore) des espaces du droit naturel. Pourtant l’Eglise ne condamne pas la démocratie en tant que telle. Elle y voit même, qu’on le veuille ou non, un régime où la personne humaine peut être mieux protégée ou servie qu’en un autre.

Rémi Morin.-
On pense pourtant au mot de Maurras : « La démocratie c'est le mal, la démocratie c'est la mort »... Ce jugement terrible paraît tout de même bien croiser des observations que chacun peut faire, et contredire cette appréciation ?

Hermas.-
 
Il faudrait connaître parfaitement la portée de ce jugement de Maurras pour pouvoir vous répondre avec pertinence sur ce point. Nul doute qu'en certains domaines, la démocratie actuelle ouvre le champ à une telle critique. Cependant, il est incontestable que l'Eglise ne tient pas un discours d'une telle radicalité, alors pourtant qu’elle ne se prive pas de dénoncer les dérives déshumanisantes ou criminelles des démocraties occidentales. On peut dire ce que l’on veut et toute critique intelligente est évidemment possible, mais dans ce débat on ne peut ni méconnaître ce fait, ni, moins encore, le nier. Quelle qu’elle soit, la critique catholique de la démocratie ne peut pas ne pas intégrer le discours que tient l’Eglise à son égard. Si je suis catholique et que le magistère compte pour moi, en l’occurrence dans sa doctrine sociale, alors je ne puis pas ne pas prendre acte de ce qu’il enseigne à ce sujet, et je ne puis non plus donner pour enseignement de l'Eglise ce qui ne l’est pas. Sur ce point, il n’est peut-être pas inutile de rappeler que Saint Thomas et le magistère lui-même n’ont jamais admis que l’on puisse opposer l’autorité des Pères à celle de l’Eglise. Cela vaut évidemment, a fortiori, de tout autre auteur. Quoi qu'il en soit, il est une chose qui mérite d'être notée, au sujet de Maurras, du point de vue qui nous intéresse, c'est que quelles qu'aient été ses analyses, ce n'est pas quelqu'un qui y a trouvé prétexte à ne pas s'engager, de fait, dans la vie démocratique, tout au contraire - ce qui était d'un sain pragmatisme. On pourrait même risquer d'avancer, sans craindre d'être utilement contredit, que, ce faisant, il a plus apporté à la vie et à l'intelligence de la vie politique que l'immense majorité de ses détracteurs.

(à suivre)

 

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Mardi 11 mars 2008 2 11 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction

boece_1.jpg Rémi Morin.- Vous avez parlé précédemment de la distinction de la “morale de conviction” et de la “morale de responsabilité”. Il y a cependant des gens pour qui la morale n’a rien à voir avec la politique, et moins encore la morale catholique qu’une autre. On pense au mot de Todorov : « Nous ne voulons pas d'une politique soumise à la morale, comme dans les théocraties, ni d'une morale découlant de choix politiques, comme dans les Etats totalitaires ». Comment sortir d’une “morale de conviction” pour entrer en composition, dans la vie politique, avec une multitude d’hommes et de femmes qui n’en veulent pas, sans verser dans cette théocratie ou ce totalitarisme ?

Hermas.- Est-ce une juste façon de poser le problème ? Tout d’abord, il ne s’agit pas de “sortir” d’une morale de conviction. Ce serait un suicide et une trahison. Il s’agit d’éclairer le monde de celle que l’on possède. Pensez à ce rappel à la responsabilité contenu dans l’Evangile : « Vous êtes le sel de la terre. Mais si le sel vient à s'affadir, avec quoi le salera-t-on ? Vous êtes la lumière du monde... ».

En outre, ainsi exposée, et sous réserve de la pensée de son auteur, la dialectique de Todorov est fausse. Elle part d’une conception de la morale réifiée, identifiée à un système arbitraire de pensée. Comme s’il s’agissait d’une fabrication de l’esprit, d’un quelque chose qui serait à la fois imposé par force et étranger, un peu comme le pouvoir que concevait Luther ou comme l’Etat de Jouvenel, avec cette idée sous-jacente qu’elle serait une ennemie de la liberté et, pour tout dire, de l’homme même. Il est intéressant de constater, dans cette citation, que la morale évoquée est rapportée, en quelque sorte, soit à Dieu (la théocratie), soit au Diable (le totalitarisme). Le monde humain vivable serait dans un entre-deux, qui ne serait ni de l’un ni de l’autre, un tiers-monde conquis sur l’un et sur l’autre et émancipé de leurs influences respectives. N’est-ce pas, finalement, l’ambition du monde moderne ? Mais cette analyse ne vaut rien. Bien sûr, il n’est pas question de nier qu’il y ait des “morales” forgées par des systèmes, religieux ou étatiques, qui constituent des menaces pour la liberté, comme il y a des modes, des canons, des idéologies, des “prêt-à-penser”, qui imposent leur loi d’airain. Le conformisme ambiant, la pensée unique, si prégnants en notre société, en sont une illustration éclatante. Mais ce n’est pas ça la morale.

Rémi Morin.- La morale s’exprime pourtant bien en canons, en règles, en prescriptions…

Hermas.- Elle « s’exprime », oui, c’est très juste. Mais elle ne s’identifie pas à la règle. Elle ne s’identifie pas à la loi, pas plus qu’une éducation ne se réduit à ses injonctions occasionnelles. Il n’est pas douteux que le catholicisme, sur ce point, ait souffert de graves gauchissements, depuis la Réforme, en survalorisant le rôle du commandement et de la loi. Peut-être cela joue-t-il dans la désaffection de certains chrétiens à l’égard de la politique, dans la mesure où la réduction de la morale à un positivisme individuel a fait perdre de vue son prolongement naturel, sa fluidité vitale dans la vie sociale. La morale n’est pas d’abord un corps de préceptes ; elle est la “théorie”, au sens exposé plus haut, de la vie humaine, prise en tant que telle, et l’application de cette théorie comme vie. Qu’est-ce que l’on peut “contempler” en l’homme ? Cette singularité, dans notre univers, qu’il est un être noble doué de raison et de volonté, naturellement orienté à la découverte de la vérité sur soi-même et les autres êtres, à l’amour de ce qui est beau et bien, et à la quête ici-bas de son bonheur. La loi, de ce point de vue, est une balise pédagogique. Elle indique ce qui est juste et droit dans cette quête, laquelle s’exerce aussi bien au niveau individuel (ce qu’Aristote appelait la monastique) qu’au niveau social (ce qu’il appelait la politique).

Rémi Morin.- Ce n’est pas toujours ce qu’on entend dire, ni la façon dont on présente les choses...

Hermas.- Non, c’est vrai, même chez ceux qui se prétendent émancipés de conceptions passées. Il y a de ce point de vue un formidable malentendu entre le christianisme et le monde, dont les chrétiens doivent eux-mêmes travailler à se guérir. Le cataplasme linguistique qui consiste à substituer le mot “éthique” au mot “morale”, dont on a honte, et que l’on croit plus monnayable, n’est pas suffisant.

La morale n’est pas une ennemie de la liberté. Fondée sur ce que Pie XII appelait « la réalité totale et objective de l’homme », elle ne se réduit pas à du “permis” et à du “défendu”. Elle est son langage, sa vie. Elle exprime essentiellement cette idée que pour être heureux l’être humain doit vivre à hauteur d’homme, par des actes raisonnables. C'est-à-dire par des actes conformes à sa raison droite, respecteux de son intelligence, de sa conscience, de sa vie, de son corps, du bien qu’il découvre, et cela de façon habituelle, par l’exercice de ces capacités stabilisées qu’on appelle les “vertus” et que tend à faire acquérir une bonne éducation. Ainsi conçue, la morale n’a rien d’oppressive. Elle est au contraire libératrice de ce que l’homme porte en lui de meilleur, en écartant de ses voies ce qui n’est pas digne de lui. Et elle est unitive pour chacun, en lui et avec les autres, puisqu’elle trouve un fondement partagé, un “bien commun” peut-on déjà dire, dans la communion d’une même nature humaine avec ses semblables.

Rémi Morin.- Vous évoquez là la loi naturelle ?

Hermas.- Oui, en effet. De cela aussi le chrétien a à être le témoin dans son engagement politique. On serait aujourd’hui tenté de dire : de cela d’abord et essentiellement.
Rappelons, en passant, que saint Thomas d’Aquin est formel lorsqu’il affirme que l’on peut être martyr de l’ordre naturel. C’est pour cela qu’à bien des égards la question du rapport incertain du chrétien et du politique est un faux problème.

Rémi Morin.- Un faux problème, vraiment ?...

Hermas.-
Oui, en grande partie, parce que, qu’est-ce qui crée la difficulté, au fond, dans l’esprit de beaucoup ? C’est le soupçon du confessionnalisme, que nous avons évoqué précédemment, ou la peur d’en être soupçonné, qui n’existent évidemment pas dans une société chrétienne. Mais la loi naturelle n’a rien à voir avec le confessionnalisme. Ceux qui nient la loi naturelle n’ont pas un problème avec ce dernier, ou avec une autorité religieuse, quelle qu’elle soit. Ils n’ont de problème, si l’on peut dire, qu’avec leur propre raison. Leur difficulté n’est pas théologique mais ontologique, dans l’appréhension de ce qu’est l’homme ou la vie humaine. Ainsi, par exemple, la question de l’avortement provoqué, celle des unions homosexuelles, de l’euthanasie ou des manipulations génétiques, ce ne sont pas des questions confessionnelles. Ce sont des questions de droit naturel, sur lesquelles il est dès lors possible de réfléchir avec tout homme, lors même qu’il ne serait ni chrétien ni seulement croyant.

Bien sûr, l’Eglise nous indique à nous, catholiques, en exerçant son magistère, les lignes de conduite à observer – après, d’ailleurs, avoir provoqué notre réflexion à la lumière de l’Evangile. Par la lumière de la foi, elle nous guide ainsi sur des questions qui ne sont pas inaccessibles à la raison, pour qu’elles soient connues de tous sans mélange d’erreur. C’est là une chance extraordinaire, pour nous catholiques, mais aussi pour tout homme de bonne volonté, dont les perpétuels contestataires de l’intérieur ne mesurent pas l’immense valeur. Mais il reste que les questions ainsi débattues sont de droit naturel. Il n’y a donc aucune objection de principe à ce que le chrétien puisse, et doive, mieux armé que d’autres, s’y porter dans les débats de la cité. Si l’on en prenait un peu mieux conscience, bien des timidités tomberaient.

Rémi Morin.- Vous pouvez essayer de nous définir ce qu’est la loi naturelle ?

Hermas.-
C’est par là, en effet, qu’il faudrait commencer ! Comme on l’a rappelé plus tôt, l’être humain est un être rationnel appelé à être raisonnable. Pas de l’extérieur. Pas par une loi positive créatrice ex nihilo de ses devoirs, ni en vertu d’impératifs catégoriques instrumentalisés par un pouvoir quelconque, politique ou religieux, pour servir à ses fins. Non, de l’intérieur. De l’intime de soi, pourrait-on dire, avec tout ce que cela exprime de convenance et d’unité. Etre un homme, être une femme, c’est être une personne. Etre doué, donc, en particulier, d’une raison, pour se nourrir de vrai et se gouverner, et d’un cœur ou d’une volonté pour aimer ce qui est bien. Ceci ne doit rien à des déterminations humaines arbitraires. C’est un donné qui se retrouve en chaque être humain, quels que soient sa race, sa religion, son âge, de la conception à la mort pour ce qui est de ce monde. Quelles que soient aussi son absence de religion, ses vices ou ses vertus, ses opinions ou ses choix de vie, héroïques ou dépravés. Tout simplement parce qu’il est homme. C’est un fait sans lequel aucun droit ni aucune égalité entre les hommes ne serait concevable. Si je ne dois pas voler, par exemple, ce n’est pas premièrement parce que la loi pénale sanctionne la soustraction frauduleuse de la chose d’autrui. C’est parce que ce n’est pas digne d’un être humain, respectueux du droit d’autrui.

Eh bien cette inclination de l’être humain à agir selon ce qu’il est, à « devenir ce qu’il est », comme disait Pindare, c’est ce qu’on appelle sa nature.
Si l’on conçoit cette inclination comme une règle et une mesure intérieures permettant de déterminer ce qui va ou non dans le sens de la dignification de l’homme, on parlera de loi. Comme cette loi naturelle est celle d’un être doué d’une volonté libre, elle se traduit en termes de moralité, de sorte qu’il est possible de dire que ceci est bien, et que ceci ne l’est pas. La moralité, de ce point de vue, est l’apanage des êtres libres, et l’on est libre à proportion que notre vie suit les inclinations de la loi naturelle. Dans sa dernière encyclique, le pape dit que « nous pouvons découvrir (...) les sources de la création et ainsi, avec la création qui nous précède comme don, faire ce qui est juste selon ses exigences intrinsèques et sa finalité » (Encycl. Spe salvi, n. 35). Cela vaut éminemment de la nature humaine.

Rémi Morin.-
Tout cela n’est pas très simple…

Hermas.- Oui et non. La complexité n’est que dans le discours. Au fond, les choses sont beaucoup plus simples qu’il n’y paraît. Par l’exercice spontané de sa raison, chacun est en principe capable de discerner ce qui est digne de soi ou non, ce qui est bien et ce qui ne l’est pas. Les parents le voient bien aussi pour leurs enfants, et les amis pour leurs amis. On sent bien que tel choix, telle fréquentation, telle activité ou tel loisir, par exemple, ne permettront pas à un enfant de s’épanouir dans le sens du bien. Alors on intervient, on corrige, on éduque, pour le fortifier en ce sens, pour qu'il suivre sa pente... en la remontant. A l’inverse, chacun perçoit ce qui est ou ce qui serait digne de lui, même si, de fait, il ne l’accomplit pas. On sait d’ailleurs bien reconnaître dans les grandes figures humaines cette réalisation concrète d’une sorte d’idée noble inscrite dans l’humanité, et qui est portée en elles à leur réalisation et à leur achèvement. Il en est ainsi depuis le début des temps : dans le héros, dont Hérodote disait que l’histoire est faite pour garder la mémoire, comme dans le saint qui porte à la perfection, par grâce, ce que l’homme peut devenir, c'est-à-dire à cette
« pleine consommation de la vie humaine » dont parle Mgr Adolfo González Montes dans un message que nous avons récemment cité [Ici].

(à suivre)

 

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Lundi 10 mars 2008 1 10 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction

boece_2.jpg Rémi Morin.- Vous avez évoqué précédemment la nécessité de porter un “regard chrétien” sur la politique. Or évoquer la relation entre la politique et la foi, est-ce que ce n’est pas tenter un mariage forcé ? En fait, quand on théorise sur le politique, on peut bien se convaincre que politique et religion sont une harmonie, mais quand on passe à la vie concrète, même par le biais d’un blog, est-ce qu’on n’est pas contraint, finalement, d’opter pour l’une ou pour l’autre, surtout dans un monde laïcisé ?

Hermas.-
Cette question est très complexe. D’abord, il n’est pas assuré que l’opposition entre “théorie” et “vie concrète” soit fondée. La vie de l’esprit fait partie intégrante de la vie concrète si elle est ouverte sur la réalité. Popper disait que la théorie est un filet jeté sur le monde. Les anciens n’avaient pas de problème pour lier théorie et vie réelle, puisque pour eux “théoriser” signifiait d’abord regarder, contempler. On “théorisait” un spectacle ou des jeux, avec tout l’engagement bien concret que cela supposait. Il n’y a pas plus d’incompatibilité entre la foi et l’engagement dans le monde, qu’entre la théorie ainsi conçue et la vie.

Si la politique fait difficulté aujourd’hui pour les catholiques, c’est apparemment pour trois raisons.

La première est que le mot leur fait peur, pour des raisons historiques qui, de la Révolution
française à la période de Vichy, en passant par les querelles brutales du laïcisme, notamment au début du XXème siècle avec la cruauté des expulsions, ont profondément et durablement blessé les consciences. La deuxième est que le mot fait “sale”, que l’on identifie au théâtre nécessaire de la compromission, de la trahison, du mensonge, sur les planches duquel on ne pourrait se porter, comme chrétien, sans souillure. C’est en définitive la méfiance spontanée qui hante le christianisme depuis les premiers âges, et qui a provoqué tant de débats parfois violents sur la possibilité des chrétiens de s’engager dans les choses de ce monde. La troisième enfin est l’ignorance profonde de ce qu’est le politique, masqué, il est vrai, par tant de pantomimes publiques, qui réduisent la chose publique à un spectacle.

La plupart des catholiques se sont donc résignés à se caler, pour ne pas avoir à affronter ce rapport il est vrai difficile de la foi et de la politique, dans la distinction de Wéber entre la “morale de conviction” et la “morale de responsabilité”. Un homme comme M. Bayrou nous paraît en être l’archétype qui, à l’entendre, serait à la fois le plus catholique des politiciens et celui pour qui le catholicisme, pourtant, devrait être le moins efficient en politique. Non, il faut rompre avec cette schizophrénie, commode mais ruineuse, qui conduit, de fait, au lieu et place de la distinction proposée, à enterrer de façon irresponsable ses convictions, dans une irréductible contradiction. Qu’on le veuille ou non, l’ordre de la création est un. Ce n’est pas un phantasme, pour un chrétien, mais une donnée objective, où les fins de l’ordre naturel n’entrent pas en contradiction avec celles de l’ordre surnaturel, non plus que le bien commun immanent de la société avec le bien commun transcendant qu’est Dieu. C’est un fait : nous habitons un monde qui tient par en haut.

Rémi Morin.- Certes. Cependant cette façon de voir ne conduit-elle pas à concevoir un univers politique nécessairement “confessionnalisé” ? Qu’est-ce qu’un chrétien peut apporter, en effet, par son engagement de croyant, si ce n’est sa foi et, en quelque façon, cet “ordre” que vous évoquez et auquel ne communient pas nécessairement ceux qui, ne partageant pas cette foi, appartiennent pourtant à la société ?

Hermas.- Décidément, vous avez l’art de poser des questions difficiles ! Le point de départ qu’on ne peut pas ne pas avoir, comme chrétiens, est celui de la foi. C’est la Révélation qui nous fait connaître que le monde est sorti des mains de Dieu, par création ; c’est elle encore qui nous fait connaître que ce monde, gauchi par le péché, est restauré par la grâce. Sous prétexte que des millions de gens ne partagent pas cette conviction, on ne peut tout de même pas y renoncer nous-mêmes à seule fin d’entretenir des relations consensuelles. On ne peut donc pas ne pas partir de cet ordre des choses, de la présence de Dieu au temps et à l’histoire, comme de l’ombre constante du Prince de ce monde et du péché. Dans un mot magnifique, le pape Jean-Paul II a dit que le Christ serait « le dernier mot de l’histoire » et le pape Benoît XVI vient, en écho, de nous rappeler, dans l’encyclique Spe salvi, que ce dernier mot ne peut pas revenir à l’injustice. Si ce n’est que de la poésie, alors laissons-nous charmer un instant et retournons à nos affaires, mais si c’est vrai ?

Si c’est vrai, c’est tout simplement énorme, et nous ne pouvons pas, nous, chrétiens, passer à côté. Cela signifie qu’à la fin des temps – car il y en aura une, encore une donnée nécessairement “politique” qui devrait faire réfléchir – toutes les choses humaines trouveront dans ce « mot », dans le Verbe, leur vérité. Toutes. Nous-mêmes, nos engagements, jusqu’à la vie des cités, les programmes, les politiques, tout ce qui constitue le grain de l’histoire. Le Livre de la Sagesse en tire en particulier les conséquences pour les gouvernants. Et si cela est vrai du dernier instant, ça l’est aussi de l’instant présent, tout aussi actuel dans la pensée divine. C’est déjà, en soi, une richesse immense qu’apporte le chrétien à la politique s’il y intègre cette vision du temps dans ce qu’il fait, parce qu’il peut préserver ainsi la politique des illusions de l’angélisme, du naturalisme ou des messianismes. Le nazisme et le communisme, que nous avons évoqués il y a peu dans un article, n’auraient jamais pu écraser le monde de leur main de fer si ce message avait été reçu.

(à suivre)
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Publié dans : Présentation du blog - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Dimanche 9 mars 2008 7 09 /03 /Mars /2008 12:00

Par La rédaction

AcademiePlaton.jpg
L'
idée de cette série d'entretiens nous est d'abord venue comme celle d'un exercice stylistique. Puis elle a rencontré le bon accueil de notre ami Rémi Morin, lequel a bien voulu s'en faire le complice pour nous donner la réplique, dans un petit jeu de questions-réponses dont nous vous livrons ici le résultat. Petit jeu auquel nous nous sommes laissés facilement prendre, et qui nous a conduits ainsi à aborder bien des questions qui nous tiennent à cœur. Evidemment, cela a un côté un peu nombriliste, qu’on voudra bien nous pardonner, mais c'est une occasion de reprendre notre présentation. Que Rémi en soit ici à nouveau remercié, comme aussi Hélène de L., qui a bien voulu assurer, de son côté, l'enregistrement patient et la frappe de ces entretiens.

En raison de la longueur de ces derniers, nous avons choisi de les publier en plusieurs étapes.

______________

 

Rémi Morin.- Hermas commence à être connu sur la “toile”, où la “concurrence” est pourtant rude et variée. On ne va pas rappeler la longue présentation que vous en avez faite, tout au début de votre blog. Il suffit de s’y reporter [Ici] et [Ici]. Mais Hermas, c’est quoi, c’est qui ?

Hermas.- Il existe aujourd’hui une multitude de blogs et de sites, catholiques en particulier, souvent de qualité, qui contribuent largement à la circulation d’informations ou d’analyses en tous genres et à la création de véritables solidarités. Nous sommes très impressionnés, en particulier, de voir combien internet permet de resserrer les liens ecclésiaux entre différents pays et de s’enrichir ainsi des réflexions d’autres communautés catholiques. Ainsi nous avons pu nouer à plusieurs reprises de très bons contacts avec des prélats de langue anglaise ou espagnole. Cela nous paraît très important. Notre place en cet univers est cependant très modeste. Nous constituons une petite équipe d’amis, aux collaborations occasionnelles ou régulières, qui ont par ailleurs une activité professionnelle chargée, ce qui les empêche, malheureusement, d’être plus présents sur le blog. Et puis nous avons, de temps en temps, quelques collaborations extérieures, auxquelles – dit en passant – nous sommes toujours ouverts ! Avis aux amateurs !

Rémi Morin.- Vous faites de la pub !

Hermas.- Oui, pourquoi pas ? Ainsi une chronique spirituelle régulière serait la bienvenue, sacerdotale ou non – l’approche des questions disputées soulève des passions que l’onction des choses saintes permet d’adoucir… - et toute contribution qui aurait pour objet d’enrichir un peu notre blog serait favorablement examinée, en particulier dans des commentaires de l'actualité ou sur des analyses de fond.

Rémi Morin.- On vous a récemment reproché, à ce sujet, d’être anonymes…

Hermas.- Oui, c’est exact. Mais notre anonymat, c’est en quelque sorte notre liberté. Un anonymat relatif, d’ailleurs, car nous correspondons souvent avec nos interlocuteurs sous nos noms respectifs. Mais c’est vrai que c’est un parti que nous avons pris dès le début. Comme bien d’autres blogs d’ailleurs, qui ne sont pas purement individuels, ce n’est pas une originalité. Nous marquons par là que c’est un travail d’équipe. Quant au reproche que vous évoquez, il confirme bien que notre liberté est associée à cet anonymat. Vous savez, quand vous dites quelque chose et qu’on vous met en demeure de décliner votre identité, c’est déjà le signe, soit qu’on ne vous écoute pas, soit qu’on ne souhaite pas vous laisser parler. Dans les deux cas, votre identité, dans le fond, est très secondaire. Si l’on choisit d’intervenir dans un débat ou de s’y intéresser, ce qui importe n’est pas de savoir si on s’appelle Christian Dupond ou Gwendoline Durant mais de savoir si ce qu’on dit est vrai ou non. Le reste n’a pas d’intérêt.

Rémi Morin.- Dans votre présentation, vous vous proposez de commenter l’actualité politique sous un regard chrétien. Mais en fait, vous faites assez peu de politique.

Hermas.- Qu’est-ce que ça veut dire : “faire" de la politique ? (sourire)...

Rémi Morin.-
Eh bien, suivre davantage l’actualité, éventuellement s’engager dans l’arène et les débats publiques, militer pour un parti déterminé... Ce n’est pas exclusif d’un engagement chrétien, si ?

Hermas.- Assurer un commentaire suivi de l’actualité requerrait une présence de tous les instants, que nous ne pouvons nous permettre. Inévitablement, nous laissons donc sur notre blog des “blancs”, parfois sur des sujets importants, naturellement. Mais il faudrait un temps dont nous ne disposons pas pour les aborder avec sérieux. Nous nous en remettons alors implicitement à ceux qui sont mieux armés, et qui ne manquent pas. La plupart des “blogueurs” connaissent ce phénomène. Pour ce qui est du militantisme, non, cela ne répondrait pas à notre engagement. D’abord, quand on constitue une équipe, il y a des divergences de points de vue qui se manifestent (parfois rudement !) et qu’il faut respecter, et puis le militantisme peut facilement être inféodé aux objectifs d’un parti.

En outre, franchement, “faire de la politique”, pour nous, non merci ! Nous nous insurgeons, précisément, contre cette atrophie du politique, réduit à l’ordre du “faire”, de la technique. Il en est de la politique comme de l’amour. Quand on est réduit à les “faire”, c’est qu’on en a perdu l’essentiel. On “s’engage” dans la politique, comme on s’engage dans l’amour, ce n’est pas pareil. On parle alors de responsabilité, pas de “fabrication” ou de “construction”. On parle aussi de regard. Pour aimer, il faut d’abord regarder l’autre. La politique aussi réclame d’abord une lucidité. C'est ce que nous évoquions, à la naissance de ce blog, en invoquant le personnage historique d'Hermas et son ouvrage, le Pasteur.
Hermas nous intéresse, disions-nous, par la leçon qu'il donne sur la nécessité de veiller à la qualité de son regard sur les choses. Dans la première Vision du Pasteur, il voit apparaître « une vieille femme en habits resplendissants » (Vision I, 2,2), qui se révèle être l'Eglise. Peu à peu, il la voit plus jeune, à mesure que se succèdent ses visions et sa conversion. L'Eglise lui enseigne alors que c'est... son regard qui était vieux et qui la dénaturait (Vision III, 19 [11]). C'est ce fameux "regard qui manque à la lumière", dont parlait Thibon. Etonnante et riche leçon, qui vaut aussi bien pour le regard que l'on porte sur l'Eglise que sur celui que l'on porte sur le politique, politique dont on a si universellement perdu le sens. Dix-neuf siècles plus tard, ajoutions-nous, la même vision vient nous instruire, nous laissant, toujours rieuse, le même message sur ce que nous sommes et devons être pour répondre à nos vocations, comme chrétiens et comme membres de la cité : « Sois un homme, Hermas » (Vision I, 4,3).Opportune et rafraîchissante injonction dans le temps présent, où les délires des têtes folles engagent leurs semblables à ne plus rien savoir de ce qu'ils sont. Nos convictions demeurent intactes sur ce point.

Notre engagement à nous, dans ce blog, c'est d’essayer de porter sur la société politique, sur sa vie, un regard éclairé par la foi chrétienne. Ce n’est déjà pas si simple, à de multiples égards ! Lui aussi a besoin de toujours rajeunir, de se purifier. En tout cas ce n’est pas exclusif d’engagements plus concrets pour chacun.

(à suivre)
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Publié dans : Présentation du blog - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Jeudi 6 mars 2008 4 06 /03 /Mars /2008 13:19

Par La rédaction

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    A
l’occasion des prochaines élections municipales, dont l’importance n’aura échappé à personne, l’idée nous est venue de vous proposer, tout au long de la semaine prochaine, une série d’articles rédigés sous le mode d’entretiens, avec la complicité de notre ami Rémi Morin, lequel a bien voulu donner corps à une idée qui, au départ, était purement formelle et stylistique. Qu'il en soit ici remercié.

Chaque jour, ces entretiens se dérouleront, par questions-réponses, sur les thèmes qui nous sont chers, à savoir ceux de la politique, du christianisme, et du rapport de l’un à l’autre.

Identité chrétienne, ordre et loi naturels, démocratie, doctrine sociale, liberté, laïcité, structures de péché ou religion, justice et charité, liturgie même, autant d’interrogations auxquelles nous tâcherons de répondre dans ce dialogue, pour vous faire part de nos convictions et ainsi nous faire mieux connaître de vous. Après tout, ne nous a-t-on pas récemment reproché d’être trop anonymes ?

    Ne manquez pas ce prochain rendez-vous quotidien, qui se déroulera du dimanche 9 mars au dimanche 16 mars, chaque article étant publié à midi.

N’hésitez pas à nous faire part de vos commentaires, en particulier à cette adresse. Et si le cœur vous dit de nous rejoindre, le nôtre sera ouvert !

A bientôt !

 
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Publié dans : Présentation du blog - Communauté : Chrétiens et heureux de croire
Mercredi 10 janvier 2007 3 10 /01 /Jan /2007 13:23

Par La rédaction
    En ces temps pré-électoraux, qu'il nous soit permis de préciser ce qui, pour nous, qui ne sommes pas engagés politiquement et ne nous reconnaissons totalement dans aucun parti politique, est une évidence : ce blog est chrétien et politique, mais il n'est pas partisan.

    Car le Christ en appelle à tous les hommes de bonne volonté, pour développer une société et un monde plus juste, quelle que soit leur appréciation du bulletin de vote le plus approprié à cette fin. Le vote, en système démocratique, doit être déterminé individuellement et en conscience.

    L'Eglise entend guider et éclairer les consciences, pour permettre d'atteindre la justice, la fraternité et la paix, sans prendre parti sur le terrain politicien. Il en va - bien plus modestement - de même pour ce blog.

    Pour conclure, on ne peut que citer un extrait de l'encyclique Dieu est Amour :

"La doctrine sociale de l'Église argumente à partir de la raison et du droit naturel, c'est-à-dire à partir de ce qui est conforme à la nature de tout être humain. Elle sait qu'il ne revient pas à l'Église de faire valoir elle-même politiquement cette doctrine : elle veut servir la formation des consciences dans le domaine politique et contribuer à faire grandir la perception des véritables exigences de la justice et, en même temps, la disponibilité d'agir en fonction d'elles, même si cela est en opposition avec des situations d'intérêt personnel. Cela signifie que la construction d'un ordre juste de la société et de l'État, par lequel est donné à chacun ce qui lui revient, est un devoir fondamental, que chaque génération doit à nouveau affronter. S'agissant d'un devoir politique, cela ne peut pas être à la charge immédiate de l'Église. Mais, puisque c'est en même temps un devoir humain primordial, l'Église a le devoir d?offrir sa contribution spécifique, grâce à la purification de la raison et à la formation éthique, afin que les exigences de la justice deviennent compréhensibles et politiquement réalisables.

 

L'Église ne peut ni ne doit prendre en main la bataille politique pour édifier une société la plus juste possible. Elle ne peut ni ne doit se mettre à la place de l'État. Mais elle ne peut ni ne doit non plus rester à l'écart dans la lutte pour la justice. Elle doit s'insérer en elle par la voie de l'argumentation rationnelle et elle doit réveiller les forces spirituelles, sans lesquelles la justice, qui requiert aussi des renoncements, ne peut s'affirmer ni se développer. La société juste ne peut être l'oeuvre de l'Église, mais elle doit être réalisée par le politique. Toutefois, l'engagement pour la justice, travaillant à l'ouverture de l'intelligence et de la volonté aux exigences du bien, intéresse profondément l'Église."

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Publié dans : Présentation du blog
Jeudi 4 janvier 2007 4 04 /01 /Jan /2007 12:10

Par La rédaction
        Les chrétiens ont des choses à dire et à apporter au monde, même au XXIe siècle, même dans nos sociétés dites « post-modernes ». Ils sont porteurs d’un message et de valeurs qui les dépassent et qui seront d’actualité tant que l’homme sera homme.

        La parole de Dieu révèle, en effet, une certaine conception de l’homme et donc de la société, qui transcende les contingences, les modes et l’actualité. Oui, chaque individu, parce qu’il est créé à l’image de Dieu, est unique et éminemment respectable. Chaque individu est appelé à la perfection et à la sainteté, de sorte que ni sa liberté, ni sa dignité ne sont négociables, que ce soit au nom de l’Etat, du peuple ou du chiffre d’affaires. Oui, chacun de nous est appelé à agir pour la paix et à promouvoir la fraternité entre les hommes, l’égalité des droits entre les individus, la protection des plus faibles. D’aucuns ont pu penser, depuis trente ans, que ce discours avait des relents socialisants qui éloignaient l’Eglise de sa mission. L’actualité s’est chargée de leur donner tort, en montrant que l’enjeu de l’histoire moderne était bien l’homme, objet de toutes les manipulations, y compris métaphysiques.

        Rien n’est dès lors plus moderne, ni plus actuel, que ces principes insusceptibles de vieillir, qui, du coeur des Evangiles, sont la source et la raison d’être des droits humains fondamentaux.

       Certes, de tous temps le message du Christ a suscité l’opposition et s’est heurté à des doctrines explicitement ou tacitement contraires. Mais sa pertinence et son universelle nécessité lui ont permis de traverser les époques. Aujourd’hui encore cette opposition se manifeste à plusieurs titres. Elle existe encore dans certains courants politiques vieillissants, héritiers du marxisme, dont le mépris de la dignité humaine est radicalement incompatible avec les valeurs chrétiennes. Elle se manifeste surtout, plus insidieusement, dans un discours médiatique ambiant, qui, par confort et/ou par intérêts, s’autorise à dénigrer le christianisme en essayant de le ravaler au rang d’accessoire anachronique. Les tenants de ce discours ont les honneurs de la presse et des médias et se permettent, au nom d’une certaine modernité, d’asséner avec intolérance contrevérités et parfois injures, au détriment du bien commun.

        Pourtant, l’Eglise est l’une des rares institutions qui puisse compter sur une expérience de deux mille ans, pendant lesquelles elle a traversé bien des sociétés, bien des modes philosophiques et rencontré bien des peuples, témoignant de l’universalité du message du Christ. Il ne faut pas avoir honte de reconnaître que le christianisme a fait de belles et grandes choses, a inventé de belles et nobles idées et a participé grandement à façonner notre civilisation.

        Si, au cours des siècles passés, des fautes ont été commises par certains de ses membres, qui se sont laissés entraîner par les contingences de leur époque ou de leur humanité, en oubliant le message évangélique, les chrétiens de notre temps n’en sont pas comptables. Surtout, les erreurs de certains hommes n’affectent en rien la pertinence de la parole du Christ, qu’il nous appartient de faire partager.

        Hermas souhaite tenter sans complexe de faire écho à cette parole dans les débats politiques et sociaux qui agitent nos sociétés, si pauvres de repères, que leurs “élites” s’acharnent pourtant à détruire. Hermas entend ici apporter sa contribution chrétienne et humaine au débat public, se réservant la possibilité de répondre aux pourfendeurs intolérants du christianisme, car il est des principes, inhérents à l’humanité, que l’on ne peut laisser bafouer sans exposer la société à l’autodestruction. Et tant pis, ou plutôt tant mieux, si nous sommes parfois à contre-courant, une fausse note dans la partition politiquement correcte que les médias se plaisent à définir.
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Publié dans : Présentation du blog
Mercredi 3 janvier 2007 3 03 /01 /Jan /2007 19:14

Par La rédaction
        Hermas est apparemment un pseudonyme. Il est l'un des "Pères apostoliques", c'est-à-dire de ces auteurs qui sont de la génération qui a immédiatement suivi celle des Apôtres eux-mêmes, avec Barnabé, Clément de Rome, Ignace d'Antioche, Polycarpe de Smyrne et Papias de Hiérapolis. Lui-même s'est déclaré frère de Clément de Rome [peut-être le pape Clément Ier, mort vers 97, mais le Canon de Muratori (IIème s.) le donne pour frère du pape Pie Ier mort en 155)]. Peu importent ces détails, que nous abandonnons à la sagacité des érudits.

        Hermas n'est connu que pour un unique ouvrage : Le Pasteur, écrit entre 140 et 150. On en trouve sur internet le texte complet, ainsi que de rapides commentaires dont il est impossible de donner ici une liste. Cet ouvrage a été publié dans sa version bilingue français-grec, en 1997, dans la collection Sources chrétiennes des éditions du Cerf. Il est caractéristique de la littérature de ce temps, à portée pastorale, tendant à la direction et à l'édification, marqués par l'attente du retour du Christ. Après le récit de trois Visions, Hermas instruit ses lecteurs de la nécessité d'observer « préceptes et similitudes », en particulier l'esprit d'enfance, l'amour de la vérité, la patience, la prudence et la justice.

        Quel rapport entretient-il avec notre propos, principalement politique ? D'ailleurs, l'ironie ne veut-elle pas que, contrairement à ce qui a été dit dans l'article antérieur ["Pour nous présenter"] Hermas semble donner corps, de l'intérieur, à cette idée que le chrétien ne serait pas de la cité ? Faisant intervenir « l'Ange de la pénitence », celui-ci lui déclare en effet : « Vous savez que vous habitez sur une terre étrangère, vous les serviteurs de Dieu. En effet, votre cité est loin de celle-ci » (Le Pasteur, Similitude I, 50,1).


        Il est évident que Le Pasteur n'est pas un ouvrage politique, et loin de nous l'idée de le prendre pour tel. Mais, comme chrétien, il nous parle et nous instruit, en premier lieu, par les perspectives qu'il ouvre. De ce point de vue, ce qui paraît contrarier notre intention première, en réalité la fortifie et souligne l'intérêt que nous trouvons en un tel patronage. Hermas exprime ici, dès les origines du christianisme, non pas l'idée que le chrétien serait étranger à la vie de la cité, mais celle, fortement enracinée dans la Révélation, selon laquelle cette vie se développe dans une histoire qui tire son sens de celle de la vie humaine, de sa création à la parousie (cf. Mat. 25,54). C'est ce que Jean-Paul II appelait « l'axe porteur de l'histoire, auquel se rattachent le mystère des origines et celui de la destinée finale du monde » (Lettre apostolique Dies Domini, 31 mai 1998, n. 2). La politique s'inscrit, avec sa finalité propre, ses propres lois et ses vertus naturelles propres, sans être dissoute dans l'histoire sainte ou l'ordre surnaturel, dans un temps historique. Mais ce temps historique s'inscrit lui-même dans une eschatologie qui, de fait, le finalise et, de fait, le terminera. C'est ce qu'a toujours signifié le « Dieu, premier servi » dans le monde chrétien.

        Hermas nous intéresse aussi en ce qu'il fut un des témoins de la première heure, qui se maintint ferme et fidèle  en son idéal chrétien dans les contradictions de son temps, qui sont, en quelque sorte, le paradigme de toutes celles qu'un chrétien peut devoir affronter dans le sien, avec cet enjeu de toujours : rester, ou non, fidèle à son identité.

        Il nous intéresse encore par sa célèbre vision de l'Eglise, qu'il présente comme « une grande tour bâtie sur les eaux avec de brillantes pierres carrées » (Vision III, 10 [2],4), construites des pierres vivantes que nous devons être comme chrétiens (cf. 1 Pier. 2,5). Il est entendu que l'Eglise et la société politique ne sont pas du même genre ni des sociétés parfaites au même sens. Il est clair, également, qu'on ne peut être pierre pour celle-ci comme on est pierre pour celle-là parce qu'il n'y a pas, malgré l'attachement des médiévaux à cette notion, de corps mystique social. Il n'empêche que l'image de la tour vient nous enseigner que l'on se réalise aussi comme chrétien, dans la part que l'on apporte, par l'exercice surélevé des vertus sociales, à l'édification de la cité, comme acteur et comme témoin.

        Hermas nous intéresse enfin par la leçon qu'il donne sur la nécessité de veiller à la qualité de son regard sur les choses. Dans la première Vision, il voit apparaître « une vieille femme en habits resplendissants » (Vision I, 2,2), qui se révèle être l'Eglise. Peu à peu, il la voit plus jeune, à mesure que se succèdent ses visions et sa conversion et l'Eglise lui enseigne que c'est son regard qui était vieux et qui la dénaturait (Vision III, 19 [11]). C'est ce fameux "regard qui manque à la lumière", dont parlait Thibon. Etonnante et riche leçon, qui vaut aussi bien pour le regard que l'on porte sur l'Eglise que sur celui que l'on porte sur le politique, politique dont on a si universellement perdu le sens.

        Dix-neuf siècles plus tard, la même vision vient nous instruire, nous laissant, toujours rieuse, le même message sur ce que nous sommes et devons être pour répondre à nos vocations, comme chrétiens et comme membres de la cité : « Sois un homme, Hermas » (Vision I, 4,3).Opportune et rafraîchissante injonction dans le temps présent, où les délires des têtes folles engagent leurs semblables à ne plus rien savoir de ce qu'ils sont.


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